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Ils se souviennent de presque chaque jour de leur vie : des scientifiques ont trouvé la différence pendant leur sommeil

Une poignée de personnes, notamment au Canada et aux États-Unis, se rappellent presque chaque jour de leur vie. Une étude montre que leur sommeil n’a vraiment rien d’ordinaire.

Ce phénomène rarissime intrigue depuis près de vingt ans les neuroscientifiques. ZME Science, site d’actualité scientifique anglophone, rapporte une nouvelle étude qui s’est penchée sur le sommeil de ces individus à mémoire autobiographique « hors norme ». Leur cerveau semble travailler différemment la nuit, au moment où nos souvenirs se consolident… ou s’effacent.

Des vies entières rangées par dates dans leur tête

Les chercheurs parlent de « mémoire autobiographique hautement supérieure », souvent désignée par le sigle HSAM. Il ne s’agit pas d’une bonne mémoire au sens courant, ni de celle d’un champion de cartes qui s’entraîne avec des techniques de mémorisation. Cette capacité porte sur la vie personnelle, jour après jour.

Les personnes concernées peuvent, pour une date donnée, retrouver presque instantanément :

  • le jour de la semaine correspondant ;
  • ce qu’elles faisaient ce jour-là ;
  • souvent aussi ce qui faisait l’actualité.

Le phénomène n’a commencé à être étudié sérieusement qu’en 2006, avec une première patiente décrite sous le pseudonyme « AJ ». Depuis, seulement une centaine de cas ont été confirmés dans le monde, encore moins qu’on ne le suppose, tant il est rare que ces personnes soient repérées et testées.

« Chaque jour est un petit film dans ma tête »

La chaîne canadienne CTV, dans son émission W5, a récemment consacré un reportage à Emily Nash, 18 ans, originaire de la région d’Ottawa. Testée par une équipe américaine, elle illustre parfaitement ce que vivent ces personnes.

Interrogée sur le 21 octobre 2021, elle répond quasiment sans réfléchir : « 21 octobre 2021 ? Oh, la fusillade d’Alec Baldwin sur le tournage de “Rust”. C’était un jeudi. »

Emily décrit son esprit comme une sorte d’agenda de films miniatures : « Chaque jour représente un petit film, dans lequel je peux rembobiner, avancer et revoir différents moments de ma journée », explique-t-elle.

Pour ces personnes, chaque date renvoie à un « film » complet de la journée, avec ses images, ses émotions, ses détails de contexte.

Un don… chargé aussi de souffrances

Vu de l’extérieur, la HSAM ressemble à un super-pouvoir. Mais celles et ceux qui en disposent parlent aussi d’un fardeau. Les mauvais souvenirs s’effacent très peu, voire pas du tout.

Jill Price, l’un des cas les plus connus, confiait à l’émission 60 Minutes en 2010 : « Je ne peux pas simplement aller de l’avant », décrivant cette mémoire comme « préjudiciable à [sa] vie quotidienne ».

Les humiliations, la peur, la tristesse, les deuils restent ancrés avec une intensité inhabituelle. Là où la plupart des gens voient leurs souvenirs s’émousser, ces personnes revivent les scènes désagréables comme si elles dataient d’hier.

Dans le laboratoire de sommeil : que se passe-t-il la nuit ?

L’étude rapportée par ZME Science a été dirigée par Carmen Westerberg, de l’université Texas State, en collaboration avec l’université Northwestern, aux États-Unis. Leur question : que se passe-t-il pendant le sommeil de ces personnes à mémoire exceptionnelle ?

Les chercheurs ont invité neuf volontaires dotés de HSAM et treize personnes sans cette particularité à passer deux nuits en laboratoire. Tous ont bénéficié d’un enregistrement complet du sommeil (polysomnographie), avec capteurs sur le cuir chevelu et le corps.

La première nuit servait surtout de nuit d’adaptation, car beaucoup dorment mal la première fois avec des capteurs. Les participants ont aussi passé de courts tests de mémoire épisodique et d’intelligence, et rempli des questionnaires sur la qualité de leur sommeil et leur somnolence diurne.

Objectif : vérifier que la HSAM ne s’explique pas simplement par un quotient intellectuel plus élevé, un sommeil plus long ou un temps accru en sommeil profond.

Résultat : rien de tout cela n’apparaît dans les données. Les auteurs notent qu’aucune différence significative ne sépare les deux groupes sur :

  • les tests neuropsychologiques ;
  • les mesures subjectives de sommeil et de fatigue ;
  • la durée totale de sommeil ;
  • la répartition dans les différents stades ;
  • un indicateur classique de l’activité à ondes lentes.

La vraie différence : des « fuseaux de sommeil » plus nombreux et mieux synchronisés

Les auteurs ont ensuite analysé finement l’activité cérébrale pendant le sommeil non paradoxal (non-REM). C’est là qu’apparaît la singularité des personnes HSAM.

Les chercheurs relèvent chez elles une densité plus élevée de « fuseaux de sommeil » sur plusieurs zones de l’encéphale :

  • régions frontales ;
  • régions centrales ;
  • régions pariétales, où l’augmentation est la plus nette.

Autre observation : ces fuseaux se calent plus précisément sur les sommets des « ondes lentes » dans les régions pariétales chez les personnes HSAM que chez les témoins.

Les personnes à mémoire autobiographique hautement supérieure présentent davantage de fuseaux de sommeil, particulièrement dans les régions pariétales, et ces fuseaux sont mieux synchronisés avec les grandes oscillations lentes du cerveau.

À quoi servent ces fameux fuseaux de sommeil ?

Les fuseaux de sommeil sont de très brèves bouffées d’activité électrique qui apparaissent pendant le sommeil non-REM. Sur un électroencéphalogramme (EEG), ils ressemblent à de petites rafales.

Pour les spécialistes de la mémoire, ces fuseaux jouent un rôle clé dans la stabilisation et le stockage des expériences de la journée. Le cerveau ne se contente pas de « s’éteindre » pendant la nuit : il trie, rejoue, renforce ou affaiblit les souvenirs.

Les ondes lentes donnent une première cadence, les fuseaux en ajoutent une autre. Quand ces deux rythmes s’alignent bien, une partie des souvenirs du jour se transfère plus efficacement dans la mémoire à long terme.

Dans la HSAM, le signal le plus marqué se situe dans les zones pariétales. Ces régions du cortex interviennent justement dans le sentiment de « reviviscence », cette impression de se replonger dans la scène, et pas seulement de savoir qu’elle a eu lieu.

Un cerveau qui oublie moins, plutôt qu’un cerveau qui enregistre plus

Les auteurs soulignent que la HSAM ne semble pas liée à un meilleur « enregistrement » des événements au moment où ils se produisent. Des travaux antérieurs vont déjà dans ce sens.

Selon l’étude, la HSAM « ne résulte pas d’un meilleur encodage de la mémoire ». Au contraire, les personnes concernées « paraissent ne pas oublier aussi facilement que les autres individus ».

Carmen Westerberg formule cela très simplement, dans des propos rapportés par CTV : « Elles ne retiennent pas vraiment plus d’informations. C’est juste qu’elles ne les oublient pas comme la plupart des gens. »

La HSAM ressemblerait moins à une “mémoire photographique” qu’à un défaut de tri : le cerveau laisse passer beaucoup moins de souvenirs à la “poubelle de l’oubli”.

Cette distinction compte. La mémoire humaine ne fonctionne pas comme une caméra, et la « mémoire photographique » relève largement du mythe. L’oubli fait partie de notre équilibre mental : le cerveau doit généraliser, simplifier, atténuer ou supprimer certaines traces pour ne pas être saturé.

Avec la HSAM, un morceau de ce mécanisme d’effacement semble modifié. Les nuits se transforment alors en séances de consolidation intensives, où les détails du quotidien restent accrochés plus longtemps.

Un espoir pour comprendre le vieillissement et la maladie d’Alzheimer

L’étude reste modeste : neuf participants HSAM, ce n’est pas beaucoup. Mais pour un phénomène aussi rare, cela représente déjà un échantillon précieux. Les auteurs parlent davantage d’« indice fort » que de conclusion définitive.

Ce sujet intéresse particulièrement le champ du vieillissement cérébral. La perte de mémoire figure parmi les aspects les plus redoutés de la vieillesse et des démences, comme la maladie d’Alzheimer. Or les troubles du sommeil, eux aussi, surviennent fréquemment au cours du déclin cognitif.

Depuis plusieurs années, les chercheurs suspectent qu’un sommeil fragmenté ou de mauvaise qualité aggrave les difficultés de mémoire. À l’inverse, restaurer des rythmes de sommeil plus sains pourrait aider le cerveau à conserver davantage de souvenirs.

C’est pourquoi la HSAM fascine autant : elle montre ce qui se passe lorsque la consolidation de la mémoire autobiographique fonctionne « trop » bien, plutôt que pas assez.

Carmen Westerberg résume cet enjeu dans ses propos à CTV : « Si nous parvenons à comprendre ce qui se passe bien dans la mémoire, peut-être pourrons-nous aider lorsqu’elle se dérègle. »

Des essais cliniques testent déjà des stimulations cérébrales ciblant des circuits proches de ceux mis en cause dans la HSAM, notamment chez des personnes à un stade précoce de maladie d’Alzheimer. Cela ne signifie pas qu’un traitement est imminent, mais que ces observations ouvrent une piste pour mieux soutenir un cerveau qui oublie trop vite.

Pour Emily Nash, la démarche est aussi intime que scientifique : deux de ses grands-parents ont souffert de démence. « Je veux aider du mieux possible grâce à ma mémoire », explique-t-elle.

Que sait-on du sommeil et de la mémoire en France ?

En France, les travaux sur le lien entre sommeil et mémoire abondent également, même si la HSAM reste un sujet extrêmement marginal, compte tenu du très faible nombre de cas connus dans le monde.

Les laboratoires de sommeil hospitaliers, proches des centres de mémoire, pratiquent aussi la polysomnographie pour analyser l’architecture du sommeil chez des personnes âgées, ou présentant des troubles de type apnée du sommeil, insomnie chronique ou maladies neurodégénératives.

Les principes observés dans l’étude américaine s’appliquent largement : la nuit, le cerveau trie et consolide nos expériences, qu’il s’agisse :

  • d’apprentissages scolaires ou professionnels ;
  • de souvenirs émotionnels ;
  • de gestes et automatismes moteurs.

En France, les spécialistes du sommeil insistent souvent sur quelques points généraux, étayés par la littérature scientifique internationale :

  • un manque chronique de sommeil altère les performances de mémoire à court terme ;
  • des nuits régulières, dans un environnement calme et sombre, favorisent les mécanismes de consolidation ;
  • certains troubles comme l’apnée du sommeil, non traités, se révèlent associés à un risque accru de déclin cognitif.

Il n’existe pas, à ce stade, de protocole clinique visant à augmenter délibérément les fuseaux de sommeil pour renforcer la mémoire autobiographique chez le sujet sain. La recherche explore surtout comment soutenir, voire restaurer, ces mécanismes chez les personnes vulnérables, notamment âgées.

Ce que cette étude change pour notre vision de la mémoire

Les résultats publiés dans la revue Sleep donnent une image plus nuancée de ce que nous appelons « bonne mémoire ». La HSAM ne provient ni d’un cerveau surentraîné, ni d’une intelligence générale supérieure, ni de nuits exceptionnellement longues.

Elle illustre le rôle central du sommeil dans la façon dont nous gardons — ou perdons — les traces de notre vie quotidienne. Pour la plupart des adultes, oublier fait partie du processus. Dans certains cas extrêmes, ce filtre semble beaucoup moins actif, au prix d’un esprit encombré de détails que d’autres laissent disparaître.

Pour un lecteur français, cette étude rappelle un point concret : s’intéresser à son sommeil revient aussi à s’intéresser à sa mémoire future. Même si personne ne choisit de se doter d’une mémoire autobiographique totale, les rythmes nocturnes façonnent silencieusement ce qui restera, dans quelques années, de nos journées d’aujourd’hui.

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