Aux États-Unis, des dresseurs spécialisés lèvent le voile sur les secrets de tournage qui permettent à des chats réputés ingérables de briller à l’écran.
Dans un reportage du média en ligne américain Insider, la dresseuse d’animaux Melissa Millett et le coordinateur animalier Kirk Jarrett racontent comment ils parviennent à faire jouer des chats au cinéma et dans les séries, alors que la plupart des propriétaires peinent déjà à leur faire venir quand on les appelle.
Pourquoi les chats sont un cauchemar… et un défi pour les équipes de tournage
Les dresseurs interrogés par Insider travaillent sur des productions nord-américaines pour le cinéma et la télévision. Ils ont l’habitude des chiens, mais aussi d’animaux bien plus impressionnants, comme des moufettes ou des bisons. Malgré cela, ils assurent que les chats restent, de loin, les plus difficiles à diriger sur un plateau.
Un chien, une fois dressé, accepte de suivre des ordres précis et répétés. Le chat, lui, réagit surtout quand cela l’arrange. Les spécialistes le rappellent : le chat est un prédateur solitaire. La coopération n’est pas au cœur de son comportement naturel, contrairement au chien, issu d’une espèce sociale habituée à fonctionner en groupe.
Les dresseurs ne peuvent donc pas compter sur l’envie de « faire plaisir » à l’humain, un levier très efficace chez le chien de compagnie. Les flatteries et les encouragements n’ont qu’un effet limité sur un chat déjà peu motivé. Pour qu’il accepte de jouer une scène, il faut composer avec sa logique à lui.
Sur un plateau, faire jouer un chat ne repose pas sur l’obéissance, mais sur sa motivation personnelle et son confort.
Cliquer et récompenser : le duo gagnant des dresseurs de chats
Pour Melissa Millett, la base du dressage félin à l’écran tient en deux outils : un petit boîtier qui fait un clic sec et des friandises très attractives. Le clic sert de repère sonore précis, la friandise vient récompenser le comportement recherché.
La technique du « targeting » : guider le chat pas à pas
La méthode dite du « targeting » consiste à amener le chat à toucher un objet avec son museau, attiré par une récompense. Une fois ce geste compris, le dresseur se sert de ce principe pour lui faire rejoindre un emplacement précis, ce que les professionnels appellent une « marque » au sol.
Le dresseur place la marque tout près du chat.
Dès que l’animal s’en approche ou s’y positionne, clic, puis friandise.
La marque est ensuite déplacée progressivement plus loin.
Chaque réussite déclenche à nouveau le clic et la récompense.
En répétant la séquence, le chat associe le déplacement vers cette zone à quelque chose de positif. Sur un tournage, cette marque correspond à l’endroit exact où il doit se trouver au moment de la prise de vue.
Le « freeshaping » : laisser le chat avoir l’impression de diriger
Autre technique décrite par Millett : le « freeshaping ». Là, le dresseur place simplement une marque au sol et attend. Le chat teste des comportements, et lorsqu’il réalise le bon, il obtient sa friandise.
« C’est un jeu de chaud-froid », explique-t-elle. Le chat doit deviner ce qui déclenche la récompense, ce qui lui donne l’illusion de contrôler la situation. Millett résume l’attitude de l’animal ainsi : il a l’impression que c’est lui qui dresse l’humain.
Les dresseurs misent sur l’envie du chat de garder la main : l’exercice devient un problème à résoudre, pas un ordre à exécuter.
Des plateaux de tournage adaptés à l’humeur féline
Face à un chien, un plateau de tournage peut rester relativement bruyant et animé. Avec un chat, l’organisation doit changer. Kirk Jarrett, coordinateur animalier, veille à transformer un environnement normalement stressant en lieu le plus sécurisé possible pour l’animal.
Il met en place un espace dédié, où les chats peuvent se reposer, jouer et se détendre loin des caméras et des éclairages. Ils sont ensuite progressivement habitués :
aux décors et accessoires,
aux techniciens et comédiens,
aux autres animaux présents sur la production,
au bruit ambiant et aux variations de lumière.
Cette acclimatation demande du temps et une grande attention aux détails. La température de la pièce est par exemple surveillée pour éviter tout inconfort. La patience et la régularité priment sur la performance immédiate.
Un rôle, plusieurs chats : quand chaque scène a son félin spécialisé
Les professionnels rappellent qu’aucun chat ne ressemble vraiment à un autre, ni physiquement ni dans son caractère. Sur un film, un même personnage félin est donc souvent incarné par plusieurs animaux, chacun utilisé pour un type de scène.
Sur le tournage de Simetierre (Pet Sematary), adaptation du roman de Stephen King, Melissa Millett et Kirk Jarrett ont ainsi récupéré cinq chats pour interpréter Church, le chat emblématique de l’histoire. Deux d’entre eux ont porté la majeure partie du rôle :
un jeune chat, très actif et joueur, pour les scènes où Church est vivant ;
un chat plus calme, pour les apparitions inquiétantes du chat « revenu » d’entre les morts.
Les trois autres ont servi ponctuellement pour des plans plus simples. La répartition des scènes permet de limiter la fatigue des animaux et de s’adapter à leurs envies : certains supportent mieux le maquillage, d’autres la manipulation par les acteurs, d’autres encore restent plus sereins en présence de bruit.
Sur un film, le « même » chat vu par le spectateur peut en réalité être une petite troupe de félins interchangeables selon les besoins.
Orangey, la star d’Hollywood qui n’a jamais vraiment existé
Insider rappelle un cas devenu mythique à Hollywood : celui d’Orangey, un chat tigré roux présenté comme une vedette féline des années 1950-1960. Il est crédité au générique de nombreux films et séries, dont le célèbre Diamants sur canapé (Breakfast at Tiffany’s) avec Audrey Hepburn.
Officiellement, Orangey aurait tourné dans plus de 500 productions. En réalité, le chat dont le public voyait le nom à l’écran n’apparaissait jamais. Le personnage « Orangey » recouvrait en fait des dizaines de chats roux différents.
Son histoire de départ plaisait aux studios : un chat errant, soigné par une vieille dame, repéré parmi des milliers d’animaux pour tenir le rôle principal dans une comédie loufoque, Rhubarb, où un chat hérite d’une équipe de base-ball. Mais une fois sur le plateau, le véritable Orangey posait trop de problèmes, présenté comme agressif par un dirigeant de studio. Malade, il meurt avant d’avoir livré des scènes exploitables.
Le dresseur Frank Inn prend alors une décision pragmatique : plutôt que de tout miser sur un seul chat, il en forme plusieurs, chacun spécialisé dans une action précise. Trente-six chats sont finalement utilisés pour ce film, tout en conservant la légende d’une unique star féline auprès du public.
Maquillage, poils ébouriffés et bains forcés : la transformation des chats à l’écran
Lorsque plusieurs chats se partagent un rôle, leurs différences physiques posent un défi supplémentaire. Pour des chats de couleur unie, l’illusion fonctionne facilement. Avec des chats tigrés ou tachetés, les marquages varient, ce qui oblige parfois les équipes à corriger l’apparence.
Sur Simetierre, les deux principaux interprètes de Church présentaient des motifs légèrement différents dans le pelage. Une bande plus sombre a donc été peinte sur le plus jeune pour harmoniser l’ensemble. Le personnage de chat mort-vivant demandait aussi un aspect nettement plus inquiétant.
« Nous avons dû le décoiffer. Nous avons texturé son pelage avec du sang et lui donner l’air d’avoir été écrasé par un camion », raconte Jarrett. Tout ce qui est appliqué sur l’animal doit toutefois être validé par des associations de protection animale comme la Humane Society, qui surveillent strictement ces pratiques aux États-Unis.
Les produits utilisés pour salir ou ébouriffer le pelage sont comestibles et sans danger, au point de servir parfois… de friandises.
Reste alors une étape que beaucoup de chats détestent : le bain, nécessaire pour retirer le maquillage entre les prises. Pour y parvenir sans traumatiser les animaux, l’équipe a mis en place un long travail d’habituation sur deux mois. Melissa Millett raconte avoir organisé de véritables « fêtes à l’herbe à chat » dans la baignoire, en ajoutant progressivement de minuscules quantités d’eau, puis un peu plus, jusqu’à ce que les chats acceptent ce rituel sans paniquer.
Que valent ces techniques pour les propriétaires de chats en France ?
En France, les dresseurs d’animaux de cinéma utilisent des principes très proches de ceux décrits par Insider : renforcement positif, récompenses alimentaires, environnement sécurisé. L’équivalent du coordinateur animalier nord-américain existe également sur les plateaux français, chargé de la sécurité et du bien-être des animaux mais aussi de la conformité avec la réglementation.
Pour un particulier, ces méthodes restent transposables à la maison à condition de respecter quelques règles simples :
Utiliser une friandise très appétente, donnée uniquement lors des séances.
Travailler dans un endroit calme, sans autre source de stress.
Procéder par étapes très courtes, quelques minutes maximum.
Ne jamais forcer le chat physiquement, au risque de le braquer.
Dans un contexte domestique, ces exercices peuvent servir à faciliter certains gestes du quotidien : apprendre à un chat à monter volontairement sur une table d’examen vétérinaire, à entrer dans sa caisse de transport ou à se laisser manipuler pour un brossage.
Les bénéfices et limites du dressage félin
Les spécialistes interrogés par le média américain insistent : ces techniques n’ont pas vocation à transformer un chat en chien obéissant. Elles visent plutôt à obtenir quelques comportements ciblés, répétés de façon fiable le temps d’un tournage.
Pour un chat de particulier, le principal avantage est ailleurs : l’animal est stimulé mentalement, cherche des solutions, se dépense par le jeu. Pour les propriétaires, ces séances renforcent la relation et peuvent réduire certains comportements indésirables liés à l’ennui.
Ces méthodes ont toutefois leurs limites. Certains chats, très timides ou très craintifs, supportent mal le changement de cadre, les bruits, la présence de nombreuses personnes. Sur un plateau, ces profils sont rarement retenus ou restent cantonnés à des plans très simples. Chez un particulier, il faut accepter que tous les chats ne réagissent pas de la même façon, même avec des techniques éprouvées.
Pour les productions audiovisuelles comme pour les foyers, une même règle s’impose donc : c’est le chat qui fixe en partie les conditions du jeu. Les dresseurs ne cherchent pas à le contraindre, mais à composer avec son caractère, en s’appuyant sur ce qui le motive vraiment : les friandises, la curiosité et l’envie de garder le contrôle.
Pourquoi les chats sont-ils plus difficiles à dresser que les chiens pour le cinéma ?
Les chats sont des prédateurs solitaires dont le comportement naturel ne favorise pas la coopération, contrairement aux chiens qui évoluent en groupe. Les chats n'ont pas l'envie innée de faire plaisir à l'humain, levier très efficace chez le chien, et ne réagissent surtout que quand cela les arrange.
Qu'est-ce que la technique du « targeting » utilisée par les dresseurs ?
Le « targeting » consiste à amener le chat à toucher un objet avec son museau en l'attirant par une récompense. Une fois ce geste compris, le dresseur utilise ce principe pour guider le chat vers une « marque » au sol précise, en déplaçant progressivement cette marque plus loin et en récompensant chaque réussite.
Combien de chats sont généralement utilisés pour un même rôle au cinéma ?
Le nombre varie selon les productions. Pour le film Simetierre, cinq chats ont été utilisés pour incarner Church, avec deux d'entre eux portant la majeure partie du rôle en fonction de leur tempérament et des besoins de chaque scène.
Comment le plateau de tournage est-il adapté à la présence d'un chat ?
Un espace dédié est aménagé où le chat peut se reposer loin des caméras et éclairages. L'animal est ensuite progressivement habitué aux décors, accessoires, techniciens, comédiens, autres animaux et variations de lumière, tandis que la température de la pièce est surveillée pour éviter tout inconfort.
Qui était vraiment Orangey, la célèbre star féline d'Hollywood ?
Orangey n'était pas un unique chat mais une légende construite autour de plusieurs dizaines de chats roux différents. Le dresseur Frank Inn a utilisé cette approche pragmatique après que le véritable Orangey pose trop de problèmes sur le plateau, permettant de créditer un seul nom à l'écran pour plus de 500 productions.