Face aux crises économiques, politiques et technologiques, des psychologues, notamment en Amérique du Nord, pointent une autre compétence clé que la résilience.
Alors que le mot « résilience » s’est imposé partout, des travaux relayés par un article en ligne nord-américain remettent le curseur ailleurs : la véritable force mentale, aujourd’hui, serait moins la capacité à rebondir après un choc que celle, beaucoup plus discrète, à supporter le simple fait de ne pas savoir.
Entre l’événement et l’explication, un moment décisif
Un message lu mais sans réponse, un entretien qui se termine sur un malaise, un résultat médical qui tarde : entre ce qui arrive et le moment où l’on comprend ce que cela signifie, il existe une brèche. Ce court intervalle, d’ordinaire rempli par notre imagination, en dit long sur notre état psychique.
Selon les psychologues cités par le média, la plupart des personnes cherchent à fermer cette brèche au plus vite. Elles ouvrent une application, consultent un moteur de recherche, sollicitent un proche ou se jettent dans une série. Non parce que le contenu les passionne, mais pour faire taire le malaise du « je ne sais pas ».
La manière dont chacun supporte – ou fuit – cette zone d’incertitude serait un indicateur central de sa santé mentale.
À force d’échapper en permanence à ces moments de flou, notre seuil de tolérance à l’incertitude s’effondrerait. Le problème, selon ces spécialistes, n’est donc pas seulement le stress ou les mauvaises nouvelles, mais l’impossibilité grandissante d’accepter qu’une situation reste, pendant un temps, sans explication claire.
L’« intolérance à l’incertitude », un concept devenu central en psychologie
La recherche parle d’« intolérance à l’incertitude ». Une étude citée par l’article, publiée par les National Institutes of Health aux États-Unis, la décrit comme un trait de personnalité marqué par des croyances négatives sur l’incertitude et une tendance à réagir défavorablement, sur le plan émotionnel comme comportemental, face aux situations ambiguës.
Les chercheurs Michel Dugas et Kristin Buhr ont d’abord identifié ce mécanisme comme un moteur majeur des ruminations chroniques dans le trouble anxieux généralisé. Longtemps, il a été considéré comme spécifique à ce type de pathologie.
Les travaux accumulés depuis une vingtaine d’années ont pourtant changé la donne. L’intolérance à l’incertitude apparaît aujourd’hui comme un facteur transdiagnostique : on la retrouve, à des degrés divers, dans de nombreux troubles psychiques.
troubles anxieux, au-delà du seul trouble anxieux généralisé ;
épisodes dépressifs ;
troubles obsessionnels compulsifs ;
certains troubles du comportement alimentaire.
Le psychologue canadien R. Nicholas Carleton, cité dans des revues spécialisées en neurothérapie et en troubles anxieux, défend une thèse forte : cette intolérance ne serait rien d’autre qu’une « peur de l’inconnu », potentiellement à l’origine d’une grande partie des anxiétés cliniques.
Pour Carleton, la peur de l’inconnu pourrait constituer la peur la plus fondamentale, à la racine de nombreuses autres angoisses.
Autrement dit, la difficulté à vivre sans réponse immédiate nourrirait un terrain commun qui prédispose aux troubles anxieux et à ce que la psychologie nomme le neuroticisme, cette tendance à ressentir plus intensément les émotions négatives.
Une société qui réduit l’attente à presque rien
L’article rappelle un contraste simple. Au milieu des années 1990, un symptôme inquiétant ou un échange ambigu avec un proche laissaient place, par la force des choses, à une certaine attente. On en parlait plus tard, on y réfléchissait seul, la nuit ou en marchant. Souvent, la tension finissait par retomber à mesure que de nouveaux éléments arrivaient.
Aujourd’hui, l’écart entre question et pseudo-réponse se compte en secondes. Les études mentionnées dans l’article, publiées notamment dans des revues comme Addictive Behaviors ou Computers in Human Behavior, établissent un lien direct entre intolérance à l’incertitude et usage problématique du smartphone.
Les personnes qui supportent mal l’ambiguïté ont davantage tendance à dégainer leur téléphone dès qu’un inconfort apparaît. Non seulement pour échanger, mais surtout pour un usage non social : navigation, vidéos, flux d’actualités sans fin.
Le smartphone sert alors d’outil de régulation émotionnelle rapide, qui soulage dans l’instant, tout en réduisant encore la capacité à tolérer l’inconfort intérieur.
Chaque fois que l’on coupe court à l’incertitude par un réflexe numérique, on entérine cette association : malaise égal écran. À long terme, cette stratégie fragilise davantage qu’elle ne protège.
Ce qui se joue quand on refuse de « ne pas savoir »
Supporter l’incertitude ne consiste pas à rester inactif. C’est un effort actif, qui mobilise plusieurs capacités en même temps :
accepter un inconfort émotionnel sans l’interpréter comme une urgence absolue ;
laisser une situation ouverte sans combler immédiatement les blancs par une histoire ;
résister aux comportements qui procurent un soulagement immédiat mais empêchent une véritable digestion psychique.
Les personnes très intolérantes à l’incertitude perçoivent les situations ambiguës comme plus menaçantes, leur corps réagit plus fortement et elles se réfugient volontiers dans l’inquiétude et le ressassement. Ces ruminations donnent l’illusion de l’action : « je réfléchis, donc j’agis ».
Comme la plupart des catastrophes redoutées ne se produisent pas, le cerveau associe l’absence de drame à ce travail mental incessant. L’incertitude ne diminue pas, mais la rumination semble efficace. Elle est silencieusement récompensée, ce qui renforce le cercle vicieux.
Trois grandes stratégies de fuite face à l’incertitude
Aidées par les écrans, les distractions à portée de main
Première voie de fuite : la distraction. Un geste suffit, souvent automatique. Écran allumé, sons d’ambiance, jeux, contenus courts. Tout ce qui remplit le vide où se trouvait le sentiment d’inachevé.
Les travaux cités montrent que cette habitude constitue une vraie stratégie de régulation émotionnelle. Les appareils numériques deviennent un rempart contre les états internes désagréables. À force de les utiliser dans ce but, on évite l’apprentissage progressif qui consisterait à supporter un peu mieux ces états.
Les explications hâtives qui aggravent l’angoisse
Deuxième voie : les conclusions précipitées. Dès qu’une réponse manque, le cerveau fabrique une histoire, souvent négative : l’absence de message devient signe de rejet, un silence au travail se transforme en désaveu, un détail médical prend des airs de diagnostic dramatique.
Ces récits ne s’appuient pas sur des faits, mais sur un besoin urgent de clôturer l’histoire. Les esprits anxieux se tournent en priorité vers les scénarios les plus sombres, ce qui intensifie encore le malaise initial.
La recherche de validation émotionnelle permanente
Troisième voie, plus subtile : l’externalisation du ressenti. Au lieu de s’appuyer sur ses propres signaux intérieurs, on sollicite en continu l’avis d’autrui : « Est-ce normal ? », « Est-ce que j’exagère ? ».
Peu à peu, l’émotion n’est plus jugée légitime tant qu’elle n’a pas été validée de l’extérieur, ce qui fragilise le lien à soi.
Cette quête de validation ne ressemble pas toujours à une demande d’aide. Elle peut prendre la forme de messages répétés, de consultations compulsives des réactions sur les réseaux sociaux ou d’un besoin constant de réassurance dans le couple, la famille ou l’entourage professionnel.
Ce que montrent les personnes capables de « rester » dans l’incertitude
L’inverse de l’intolérance à l’incertitude ne correspond pas à une indifférence froide. Il s’agit plutôt d’une aptitude à vivre avec une question ouverte sans cesser de fonctionner.
Les travaux utilisant l’« échelle d’intolérance à l’incertitude », conçue notamment par les psychologues québécois et français Freeston et Dugas, indiquent que les personnes moins intolérantes :
ruminent moins et sont moins enclines aux scénarios catastrophes ;
présentent moins de symptômes anxieux et dépressifs ;
développent moins de comportements compulsifs.
Leur vie n’est pas forcément plus simple ou plus stable. Elles traitent différemment les informations manquantes, en acceptant que certaines réponses prennent du temps.
Supporter l’attente ne rend pas l’incertitude agréable, mais la rend moins terrifiante. C’est là que se joue, selon les chercheurs, une grande partie de la croissance psychique.
Les études thérapeutiques qui ciblent explicitement l’intolérance à l’incertitude rapportent des améliorations non seulement sur cette dimension, mais aussi sur l’anxiété générale, les inquiétudes et l’humeur. Les patients s’entraînent à rester un peu plus longtemps dans la zone de flou, sans retrait immédiat vers une stratégie de fuite.
Pourquoi cette capacité devient stratégique à l’époque actuelle
L’article rappelle le contexte : instabilité économique, tensions politiques, crises sanitaires, accélération technologique, flux constants d’informations contradictoires. Rarement la quantité d’incertitudes quotidiennes aura été aussi élevée.
Parallèlement, les outils qui nous entourent – smartphones, plateformes de vidéos, réseaux sociaux, services « à la demande » – proposent une réponse quasi instantanée à chaque inconfort. Ils réduisent à néant la possibilité de s’asseoir, ne serait-ce que quelques minutes, avec une question sans réponse.
La résilience, souvent mise en avant, désigne la faculté à rebondir après un choc déjà survenu. Le fait de « tenir » renvoie à la persévérance en terrain difficile. La situation actuelle met en jeu autre chose : la capacité à rester psychiquement stable quand le scénario lui-même n’est pas encore écrit.
La vraie force mentale, avance l’article, consiste à supporter le non-savoir sans se précipiter vers une solution illusoire.
Ne pas prendre immédiatement son téléphone, ne pas inventer une explication, ne pas déléguer son ressenti à quelqu’un d’autre : laisser l’incertitude exister, tout en continuant ses activités. Une gymnastique intérieure discrète, mais cruciale.
Ce que cela signifie pour un lecteur en France
En France, les professionnels de la santé mentale, psychiatres et psychologues, décrivent depuis plusieurs années une hausse des demandes liées à l’anxiété et aux ruminations, en particulier chez les jeunes adultes. Sans reprendre exactement les mêmes termes que la littérature nord-américaine, ils pointent des mécanismes proches.
Les thérapies cognitives et comportementales, largement utilisées dans l’Hexagone, travaillent fréquemment sur :
la tolérance à l’incertitude dans la vie quotidienne (retards, silences, aléas professionnels) ;
la réduction des comportements de vérification excessive (mails, messageries, symptômes) ;
la gestion des écrans comme stratégie d’évitement du malaise intérieur ;
le développement d’une capacité à différer les réponses et à accepter les zones de flou.
Sans promettre de « ne plus jamais être anxieux », ces approches visent à redonner une marge de manœuvre : apprendre à ne pas traiter immédiatement toute inquiétude comme une alarme maximale, et à reconnaître quand un réflexe numérique sert surtout à esquiver une émotion.
Pour un lecteur français, la notion de force mentale telle que décrite dans l’article rejoint ainsi des enjeux très concrets : gestion du temps d’écran, dépendance à la validation sociale en ligne, pression scolaire ou professionnelle à « tout planifier ». Autant de domaines où l’incertitude fait partie du paysage, mais où la tentation est forte de la masquer plutôt que de la regarder en face.
Quelques pistes pratiques pour travailler sa tolérance à l’incertitude
Les psychologues qui s’intéressent à ce sujet proposent des exercices simples, destinés à redonner un peu de place à l’inconfort sans le fuir immédiatement. Ils ne remplacent pas une prise en charge médicale quand elle s’impose, mais peuvent signaler une autre manière de réagir au quotidien.
Situation courante
Réflexe habituel
Alternative orientée « tolérance à l’incertitude »
Message sans réponse depuis une heure
Vérifier le téléphone toutes les deux minutes
Décider de ne pas regarder l’écran pendant 20 minutes et noter les pensées qui surgissent
Symptôme physique bénin
Recherche immédiate et répétée en ligne
Reporter la recherche à un créneau précis ou s’en tenir à l’avis d’un professionnel
Silence après une réunion
Imaginer le pire scénario professionnel
Relever les hypothèses possibles, y compris les neutres et positives, sans trancher
Ces micro-choix visent le même but : allonger légèrement, de façon supportable, le temps pendant lequel l’incertitude reste présente sans être « éteinte » à tout prix.
Associée à d’autres approches validées, comme certaines pratiques d’attention portée aux sensations et aux pensées sans les juger, cette manière de faire peut aider à diminuer la place occupée par les ruminations et les recherches compulsives d’informations. Elle ne supprime pas l’incertitude inhérente à la vie, mais limite la souffrance ajoutée par notre refus de l’accepter, ne serait-ce qu’un moment.
Qu'est-ce que l'« intolérance à l'incertitude » exactement ?
C'est un trait de personnalité marqué par des croyances négatives sur l'incertitude et une tendance à réagir défavorablement face aux situations ambiguës. Les psychologues la considèrent comme un facteur commun à plusieurs troubles psychiques.
Comment le smartphone aggrave-t-il l'intolérance à l'incertitude ?
Les personnes qui supportent mal l'ambiguïté ont tendance à utiliser leur téléphone comme outil de régulation émotionnelle rapide dès qu'un inconfort apparaît. Chaque fois qu'elles échappent à l'incertitude par ce réflexe numérique, elles renforcent l'association entre malaise et écran, fragilisant à long terme leur capacité à tolérer l'inconfort.
Supporter l'incertitude, c'est rester passif ?
Non, c'est un effort actif qui mobilise plusieurs capacités : accepter un inconfort émotionnel sans l'interpréter comme une urgence, laisser une situation ouverte sans la combler immédiatement et résister aux comportements procurant un soulagement instantané.
Quel lien existe-t-il entre intolérance à l'incertitude et anxiété ?
Selon le psychologue R. Nicholas Carleton, l'intolérance à l'incertitude serait une « peur de l'inconnu » potentiellement à l'origine de nombreuses anxiétés cliniques. Cette peur de l'inconnu pourrait constituer la peur la plus fondamentale chez les humains.
Comment la rumination renforce-t-elle l'intolérance à l'incertitude ?
Les ruminations donnent l'illusion d'agir et, comme la plupart des catastrophes redoutées ne se produisent pas, le cerveau associe l'absence de drame à ce travail mental incessant. Ce faux succès renforce silencieusement le cercle vicieux de l'inquiétude.