Une série d’études menées en Europe montre que nous sous-estimons radicalement le nombre de fois où nous prenons notre smartphone chaque jour.
En s’appuyant sur des travaux publiés notamment dans la revue scientifique PLOS ONE et par l’Université de Bergen, le média tech brésilien Olhar Digital met en lumière un écart frappant entre l’usage réel du smartphone et ce que les utilisateurs croient en faire. Les psychologues parlent d’« habitude de vérification », un automatisme discret qui s’active partout, y compris lorsqu’aucune nécessité claire ne se présente.
Quand la « petite vérification » devient un réflexe automatique
Dès 2012, une équipe de chercheurs menée par Antti Oulasvirta, à l’Aalto University (Finlande), a décrit ce qu’elle appelle l’« habitude de vérification » sur smartphone. Il s’agit de ces consultations brèves, répétitives, tournées vers des contenus qui changent rapidement : messages, notifications, réseaux sociaux, fil d’actualité, météo, mails.
Les chercheurs ont montré que ces gestes peuvent apparaître sans véritable planification consciente. Autrement dit, la main se dirige vers le téléphone avant que l’esprit n’ait clairement formulé une intention. Un temps d’attente dans une file, quelques secondes entre deux tâches, un trajet en ascenseur : autant de moments où le geste se déclenche presque tout seul.
Les « récompenses informatives rapides » – un message, une alerte, une nouvelle image – renforcent le réflexe de vérifier son téléphone encore et encore.
L’équipe d’Oulasvirta souligne que ces micro-consultations sont souvent perçues par les utilisateurs comme un simple « désagrément habituel », pas comme une addiction. La nuance est centrale : un comportement peut être fréquent, agaçant, très automatisé, sans répondre pour autant aux critères cliniques d’une dépendance.
Les chercheurs décrivent un cercle très simple :
un contenu nouveau apparaît fréquemment ;
le téléphone permet d’y accéder en quelques secondes ;
chaque fois que l’utilisateur obtient rapidement une information, le geste est récompensé ;
cette récompense renforce le réflexe de reprendre le téléphone dès qu’un moment de creux se présente.
Résultat : on consulte parfois l’écran sans avoir de besoin précis, juste parce que l’esprit associe ce geste à une gratification rapide, qu’il s’agisse d’un message, d’une notification ou d’une simple nouveauté.
D’où vient la moyenne de 84,68 consultations par jour ?
Le fameux chiffre – près de 90 « utilisations » quotidiennes – provient d’une petite étude publiée en 2015, rappelée par Olhar Digital. Les chercheurs ont suivi de manière objective 23 participants pendant deux semaines. Leurs smartphones ont été instrumentés pour enregistrer chaque interaction.
Résultat : une moyenne de 84,68 usages par jour, alors que les utilisateurs pensaient n’en faire que 37,2.
Les données montrent que 55 % des interactions duraient moins de 30 secondes. Les auteurs ont classé comme « vérifications » les consultations de 15 secondes ou moins, afin de distinguer ces gestes éclairs des sessions plus longues (visionnage de vidéos, jeu, travail, etc.).
Deux constats ressortent clairement :
Les gens sous-estiment fortement leur fréquence d’usage. Les estimations déclarées – autour de 37 fois par jour – ne correspondaient pas du tout aux 84,68 interactions réellement enregistrées. Les chercheurs notent l’absence de corrélation entre perception et usage effectif.
La fréquence et la durée ne racontent pas la même histoire. On peut utiliser son téléphone très souvent, mais pour des durées extrêmement courtes. À l’inverse, une personne qui reste longtemps dessus le soir peut en fait le consulter moins fréquemment au fil de la journée.
L’étude signale aussi un usage plus intense l’après-midi et le soir que le matin ou la nuit. Là encore, difficile d’en tirer une règle universelle : l’échantillon est réduit et très spécifique. Présenter ce chiffre de 84,68 comme une moyenne mondiale serait une extrapolation abusive, rappellent les auteurs.
Que révèle une coupure totale de 72 heures ?
Un travail plus récent, publié en 2023 et archivé par l’Université de Bergen (Norvège), a testé une approche radicale : retirer le smartphone pendant trois jours entiers à des volontaires. Cent vingt-sept participants, en majorité des étudiants, ont été répartis aléatoirement entre un groupe témoin et un groupe privé d’appareil.
Pour le groupe restreint, les téléphones ont été remis aux chercheurs puis conservés dans un placard fermé à clé pendant 72 heures. L’âge moyen tournait autour de 25 ans, et près de 80 % des participants étaient étudiants à temps plein, ce qui limite là encore la portée des résultats à l’ensemble de la population.
Trois fois par jour, les volontaires remplissaient des questionnaires mesurant notamment :
les symptômes de manque liés au smartphone ;
l’« usage problématique » tel qu’il est défini par certaines échelles psychologiques ;
l’humeur négative et positive ;
la peur de « rater quelque chose » (souvent appelée « FOMO », pour fear of missing out).
Les personnes présentant des scores élevés d’usage problématique ont rapporté davantage de symptômes de manque et d’affects négatifs pendant la coupure, mais l’effet n’était ni uniforme ni massif.
Les chercheurs n’ont pas trouvé d’interaction significative pour la peur de rester « à l’écart » ni pour l’humeur positive. Au fil des 72 heures, les indicateurs psychologiques ne se sont pas non plus modifiés de manière spectaculaire à l’intérieur même du groupe privé de smartphone.
L’expérience met en lumière des différences individuelles nettes : certains supportent la coupure sans réelle difficulté, d’autres ressentent agitation, inconfort ou tension. Mais elle ne permet pas d’ériger ces trois jours comme un test standardisé de dépendance.
Trois jours sans téléphone, un « test de dépendance » ? Les limites
Élément étudié
Ce que les données montrent
Mesure objective de l’usage
En moyenne 84,68 utilisations quotidiennes chez 23 participants suivis 2 semaines.
Restriction de 72 heures
127 participants privés ou non de smartphone, avec mesures psychologiques répétées.
Le travail de l’Université de Bergen insiste sur un point : trois jours sans smartphone peuvent faire émerger des réactions de manque, mais ne constituent pas un test clinique. Il n’existe pas de protocole simple, validé, qu’on pourrait reproduire chez soi pour « vérifier » une dépendance au smartphone.
Les chercheurs rappellent qu’il n’y a pas de consensus scientifique sur la meilleure façon de mesurer l’abstinence liée au smartphone.
Une partie des évaluations repose sur des ressentis subjectifs : anxiété, ennui, frustration. Ces émotions peuvent venir de multiples facteurs (organisation quotidienne compliquée, isolement, difficultés à rester en contact avec des proches) et pas uniquement d’une supposée addiction.
Autre élément important : ce qu’on appelle parfois « addiction au smartphone » n’apparaît pas en tant que trouble spécifique dans le DSM‑5, le manuel de référence des psychiatres. La terminologie reste très débattue dans la recherche. Les spécialistes préfèrent souvent parler d’« usage problématique » ou d’« usage excessif » lié à certains contenus (jeux, réseaux sociaux, paris…) plutôt que d’addiction au smartphone en général.
Une fréquence élevée, à elle seule, ne renseigne ni sur la perte de contrôle, ni sur l’impact concret sur la vie quotidienne (travail, études, sommeil, relations sociales). Garder son téléphone dans un tiroir pendant trois jours peut rendre certains comportements plus visibles, mais ne suffit pas à poser un diagnostic ni à définir la nécessité d’un traitement.
En France, où en est-on sur la question de l’usage excessif ?
En France, les autorités sanitaires et éducatives se préoccupent davantage des usages problématiques que du simple nombre de consultations. Les débats portent notamment sur l’âge du premier téléphone, le temps passé devant les écrans, ou encore l’impact des réseaux sociaux chez les adolescents.
Les recommandations officielles s’intéressent à plusieurs signaux concrets :
difficulté à limiter le temps passé sur certains contenus, malgré la volonté de réduire ;
réduction du sommeil ou des activités sociales au profit du téléphone ;
utilisation systématique du smartphone pour gérer le stress ou l’ennui ;
conflits récurrents avec l’entourage à propos du téléphone.
Les professionnels de santé mentale parlent d’« usage excessif » ou de « conduite addictive » pour décrire ces situations, sans forcément utiliser le terme de dépendance au smartphone. L’accompagnement repose surtout sur une évaluation globale : contexte familial ou professionnel, autres troubles éventuels, équilibre général de vie.
Les services de pédopsychiatrie, les centres médico-psychologiques (CMP) ou certaines consultations spécialisées en addictologie peuvent prendre en charge des adolescents et des adultes inquiets de leur usage. Là encore, le smartphone est souvent le support d’autres comportements problématiques (jeux, achats compulsifs, réseaux sociaux), plus que le cœur unique du problème.
Comment repérer ses automatismes sans se surdiagnostiquer ?
Les travaux cités par Olhar Digital convergent sur un point : l’enjeu n’est pas de viser un « bon » nombre de consultations par jour, mais de mieux distinguer ce qui relève de la décision consciente et ce qui ressort du pilotage automatique.
Le moment clé, c’est celui où la main part chercher le téléphone alors qu’aucune intention claire n’a été formulée.
Un exercice simple consiste à repérer ces situations :
Vous prenez le téléphone alors qu’il n’a pas vibré et que vous n’attendez rien de précis.
Vous le déverrouillez sans savoir à l’avance quelle application vous allez ouvrir.
Vous interrompez une tâche pour « jeter un œil » et perdez ensuite le fil de ce que vous faisiez.
Observer ces automatismes, sans se juger ni se coller d’étiquette médicale, peut déjà modifier le comportement. Certains psychologues recommandent des micro-stratégies : éloigner le téléphone de la zone de travail, désactiver des notifications non indispensables, fixer quelques « zones sans écran » dans la journée (repas, avant de dormir).
L’habitude de vérification a aussi un coût caché : chaque micro-interruption fragmente l’attention. Même si la consultation ne dure que quelques secondes, le cerveau doit ensuite se réorienter vers la tâche initiale. Répétée des dizaines de fois, cette fragmentation peut donner l’impression de ne plus réussir à se concentrer longtemps.
À l’inverse, utiliser des fonctions de suivi intégrées aux smartphones (temps d’écran, nombre de déverrouillages approximatif, limites par application) peut servir de point de repère. Ces outils ne sont pas parfaits, mais ils aident à confronter sa perception à une mesure un peu plus objective, sans attendre qu’une étude scientifique vienne compter chaque geste.
Les recherches menées en Finlande, en Norvège ou ailleurs ne fournissent donc pas un seuil magique à ne pas dépasser, mais une grille de lecture : nous sous-estimons largement la fréquence de nos consultations, nos automatismes sont puissants, et la gêne ressentie lors d’une coupure varie fortement d’une personne à l’autre. Pour un lecteur français, l’enjeu est moins de se comparer aux 84,68 usages par jour que de comprendre comment, et dans quelles situations, son propre téléphone semble l’appeler même lorsqu’il reste silencieux.