Santiago Abascal, 50 ans, raconte son enfance à Amurrio : « Ça sentait les cartons, le plastique et les vêtements. Mon père était un petit commerçant »
Santiago Abascal se souvient d’abord d’une odeur. Un mélange dense, presque collant : le carton fraîchement ouvert, le plastique des emballages, le tissu neuf que l’on déplie sur un comptoir un peu usé. Son père, derrière la caisse, n’avait pas le costume impeccable des grands patrons, mais le pull d’un homme qui compte chaque client, chaque journée, chaque facture. Dans cette boutique du Pays basque, les disputes politiques restaient dehors. À l’intérieur, on parlait tailles, prix, retouches. Et surtout fin de mois.
Les gens entraient, saluaient, discutaient du temps, des récoltes, de la vie chère. *Une petite économie circulait là, entre un porte-manteau en métal et un vieux radiateur*. Pour le petit Santiago, ces après-midi à traîner entre les rayonnages valaient toutes les écoles de commerce. Il comprenait sans le formuler que la dignité, parfois, se jouait sur trois chemises vendues en plus. Ce souvenir-là, à 50 ans, il le raconte sans chercher l’effet. Juste parce que tout est parti de là.
L’enfance qui sentait le carton et le tissu neuf
Quand Santiago Abascal parle d’Amurrio, de son enfance, il commence rarement par la politique. Il revient aux sensations brutes : le froid qui s’engouffrait dans la boutique quand quelqu’un poussait la porte, la poussière qui volait quand on déballait un carton, les étiquettes qu’il collait de travers. « Ça sentait les cartons, le plastique et les vêtements. Mon père était un petit commerçant », explique-t-il, comme on poserait une photo sur la table. Loin des estrades et des micros, il y avait ce magasin où chaque journée ressemblait à la précédente, mais où tout pouvait basculer avec un mois de ventes ratées.
Dans cette petite ville d’Álava, les commerces tenaient autant grâce aux clients fidèles que grâce à la ténacité des familles. Abascal enfant observait son père compter la caisse, parfois en silence un peu trop long. Les années 80 n’étaient tendres pour personne. Le chômage montait, la violence politique planait dans les ruelles, les vitrines n’étaient jamais totalement à l’abri. Selon les données de l’époque, des dizaines de petits commerces fermaient chaque année dans la région, étranglés par les charges et les grandes enseignes. Dans ce contexte, maintenir une boutique de vêtements relevait plus du combat que de l’entrepreneuriat glamour. C’était une question de survie quotidienne, tout simplement.
Ce décor modeste a façonné la manière dont il lit le monde, même s’il le raconte rarement de façon lyrique. Grandir entre un portant de vestes et un carton de pulls, c’est apprendre très vite la fragilité des trajectoires sociales. Tu peux travailler dix heures par jour et trembler quand même au moment de régler l’électricité. L’enfant Abascal retenait que derrière chaque client il y a un visage, une histoire, une loyauté ou une déception. On comprend mieux, alors, pourquoi l’adulte insiste tant sur la figure du « petit commerçant » dans son discours. Non pas comme concept abstrait, mais comme une biographie condensée. Une sorte de miroir de son propre père, exposé à la crise comme à la rumeur du quartier.
Quand le magasin devient une école de vie
Pour un enfant de la campagne basque, regarder un père lever le rideau métallique chaque matin tient presque du rituel. Santiago se rappelle ces gestes répétitifs : la clé qui grince, les cartons qu’on aligne, la lumière qu’on allume trop tôt en hiver. Il traîne parfois au fond de la boutique avec un cahier d’école, parfois il aide à plier les pantalons, pas toujours très droit. Nous connaissons tous ce moment où l’on comprend, sans qu’on nous l’explique, que nos parents ne sont pas invincibles. Chez les Abascal, cette prise de conscience passait par les cartons en retard, par les clients qu’on attendait sans les voir entrer.
Il y a cette scène qu’il aime évoquer : un samedi de pluie, presque personne dans les rues, la caisse désespérément vide. En fin de journée, un client fidèle pousse enfin la porte, achète deux manteaux et paie comptant. L’atmosphère change d’un coup. On respire. On se parle plus doucement. Ce genre de journée valait un cours magistral d’économie réelle, sans graphique ni pourcentage. Dans la région, on disait souvent qu’un mois pouvait se jouer sur deux week-ends. Ce n’est pas une formule. C’est la dure arithmétique des petits commerces, où trois sacs en moins sur le comptoir suffisent à flirter avec le découvert.
Grandir dans ce climat a construit chez Abascal une sorte de méfiance instinctive envers les grandes abstractions. Quand on a vu son père défendre chaque facture d’électricité, chaque renégociation de loyer, les discours sur la macroéconomie semblent toujours un peu lointains. Tout se ramenait à une équation très simple : ouvrir, vendre, payer, recommencer. Soyons honnêtes : personne ne fait vraiment cela tous les jours en pensant à l’idéologie. On pense au frigo, à la rentrée scolaire, au prêt à rembourser. C’est là que se forge cette idée tenace chez lui : l’État, les lois, les impôts, ça se juge à l’aune de la vie derrière un comptoir, pas depuis un bureau climatisé à Madrid.
Ce que cette enfance raconte de son discours d’aujourd’hui
Quand, des décennies plus tard, on l’entend défendre **les petits entrepreneurs** à la tribune, il y a une continuité évidente avec ce magasin d’Amurrio. Ses opposants y voient un calcul politique, un story-telling bien calibré. Pourtant, quand il raconte l’odeur du plastique et des vêtements neufs, on sent autre chose qu’un simple argument de campagne. Cette enfance lui donne un langage très concret pour parler d’impôts, de charges, de paperasse. Il pense en termes de factures et de clients, pas de courbes et de ratios. Pour beaucoup d’électeurs, cette manière de parler « simple » résonne immédiatement.
On peut ne pas partager ses positions et reconnaître que cette biographie-là lui offre une caisse de résonance particulière. Les gens qui ont connu, dans leur propre famille, un bar, une épicerie ou une boulangerie reconnaissent les gestes, les inquiétudes, les horaires sans fin. Ils entendent dans son récit une forme de revanche sociale : le fils du commerçant menacé par la crise qui finit à la tête d’un parti national. Dans une Espagne où près d’un quart de l’emploi dépend encore des petites entreprises et des autonomes, cette corde sensible compte. Elle met des visages sur des statistiques souvent froides, trop éloignées des réalités de province.
Au fond, ce qu’il raconte d’Amurrio, c’est un monde qui disparaît peu à peu, grignoté par les grandes surfaces et le commerce en ligne. Certains y voient la nostalgie d’un passé idéalisé, d’autres un signal d’alarme sur la désertification commerciale des petites villes. On peut trouver son récit parfois tranché, parfois romantisé. Il n’empêche : l’enfance au milieu des cartons lui sert de boussole. Elle structure son rapport à la réussite, à l’effort, à la peur de tomber. Et elle alimente ce ton parfois rugueux, cette promesse répétée de défendre ceux qui, comme son père, ouvraient la porte chaque matin sans garantie de la refermer le mois suivant.
Ce que cette histoire dit à nos propres enfances
Face à ce portrait, une question nous rattrape tous : qu’est-ce que nos propres magasins, ateliers, bureaux familiaux ont laissé en nous ? On ne devient pas obligatoirement dirigeant de parti après avoir grandi derrière un comptoir. On garde plutôt des réflexes. Une façon de regarder le prix d’un café. Une manière de se méfier des échéances. Pour comprendre le discours d’un responsable politique, on gagne souvent à revenir à ces scènes-là : un père fatigué qui ferme sa caisse, un enfant qui écoute sans comprendre toutes les phrases, mais qui imprime chaque soupir. Abascal ne fait pas exception.
Une manière concrète d’aborder ses propos consiste alors à les filtrer par cette grille biographique. Quand il parle de « l’asphyxie fiscale », il parle aussi de ce samedi pluvieux sans clients. Quand il défend « les Espagnols qui se lèvent tôt », il réactive l’image de son père devant le rideau métallique. Ça ne justifie pas tout, ça n’excuse rien, mais ça éclaire la logique interne. Nous avons tous ce réflexe de ramener le monde à notre premier décor. L’erreur fréquente, c’est d’oublier les limites de ce prisme et de croire que la boutique familiale suffit à décrire tout un pays.
Pour le lecteur, cette histoire rappelle qu’un récit politique repose souvent sur trois piliers simples :
« Je n’ai pas grandi dans un palais. J’ai grandi entre des cartons et des manteaux que nous devions vendre pour vivre. Quand je parle de petits commerçants, je parle de mon père. » – Santiago Abascal
Une image forte de l’enfance, facile à retenir.
Un parent qui incarne la valeur de l’effort et de la persévérance.
Un décor modeste qui sert de preuve de proximité avec « les gens ordinaires ».
La tentation, pour nous, serait de prendre ce récit au pied de la lettre, comme une photo sans filtre. Soyons honnêtes : aucune biographie publique n’est totalement brute, surtout quand la caméra est allumée. Mais se souvenir de ces trois ressorts aide à écouter avec un peu plus de distance, sans renoncer pour autant à la part d’émotion.
Une enfance locale, un débat national
Ce qui frappe dans cette évocation d’Amurrio, c’est l’écart entre la petite boutique qui sent le plastique et le rôle que joue aujourd’hui Abascal dans le paysage politique espagnol. On n’est pas obligé d’adhérer à ses idées pour constater que cette trajectoire fascine autant qu’elle inquiète. D’un côté, le récit du fils de commerçant qui refuse d’oublier d’où il vient. De l’autre, la critique d’un discours jugé trop brutal, trop clivant, nourri d’une colère plus vaste que celle d’un simple magasin en difficulté. Entre ces deux lectures, chacun projette un peu de ses propres souvenirs, de ses propres peurs.
Cette enfance basque invite aussi à regarder plus large : combien de décisions prises à Madrid trouvent vraiment un écho dans ces rues secondaires où l’on pleure encore une boutique fermée ? Quand un candidat parle de fiscalité, d’emploi, de sécurité, pense-t-il d’abord aux tours de verre ou aux rideaux métalliques qui grincent à l’aube ? La force du témoignage d’Abascal, c’est qu’il remet cette question sur la table, qu’on l’approuve ou non. Il rappelle que derrière chaque débat télévisé, il y a des vies très simples, très concrètes, qui se jouent loin des studios.
Au final, ce mélange d’odeurs – carton, plastique, tissu – fonctionne comme une madeleine politique. Lui y trouve la source de sa propre rage, de sa promesse de défendre **les oubliés de la mondialisation**. D’autres y voient la matrice d’un discours identitaire qui dépasse largement le cadre du petit commerce. Entre ces deux visions, il reste un terrain commun : celui de nos enfances, de ces décors quotidiens qui ont modelé notre façon de voir l’argent, la justice, l’effort. Raconter l’Amurrio de Santiago Abascal, c’est aussi nous inviter à revisiter nos propres rues, nos propres odeurs de départ, avant de juger ceux qui occupent aujourd’hui la scène publique.
Point essentiel
Détail
Valeur ajoutée pour le lecteur
Origine modeste
Enfance dans une petite boutique familiale à Amurrio, entre cartons, plastique et vêtements
Permet de comprendre la source concrète de son discours sur les petits commerçants
Récit biographique
Scènes précises : samedis pluvieux sans clients, caisse comptée anxieusement, rideau métallique levé à l’aube
Offre des images parlantes pour décrypter ses prises de position économiques et sociales
Clé de lecture politique
Son enfance devient une boussole idéologique, parfois revendiquée, parfois contestée
Aide à écouter son discours avec plus de recul, en distinguant émotion personnelle et stratégie politique