En Zambie et en Tanzanie, de jeunes chimpanzés élevés dans des milieux très différents n’émettent déjà pas les mêmes sons, révèlent des chercheurs.
Selon une étude relayée par le média scientifique anglo-saxon à l’origine de cette publication et détaillée dans la revue PLOS One, des scientifiques ont montré que des bébés chimpanzés élevés en Zambie et en Tanzanie développent très tôt de véritables « accents » vocaux. Une seule chose semble échapper à ces variations régionales : leurs cris de détresse, qui restent étonnamment similaires d’un site à l’autre au début de la vie.
Deux populations de jeunes chimpanzés scrutées en Afrique
Les travaux se déroulent sur deux sites emblématiques d’Afrique de l’Est et australe : le Chimfunshi Wildlife Orphanage, un orphelinat de chimpanzés en Zambie, et le parc national de Gombe, en Tanzanie. Les deux lieux n’ont rien de comparable. Chimfunshi se situe dans une zone de savane boisée relativement ouverte. Gombe, rendu célèbre par les observations de Jane Goodall, est un parc de forêt tropicale dense au bord du lac Tanganyika.
Les chercheurs se sont intéressés à 30 jeunes chimpanzés au total, répartis en deux classes d’âge :
21 bébés ou très jeunes individus, âgés de quatre ans ou moins ;
10 juvéniles, entre quatre et dix ans, un chimpanzé ayant été suivi dans les deux catégories à mesure qu’il grandissait.
Des microphones installés à proximité des animaux ont permis de collecter plus de 11 000 vocalisations pendant leurs activités quotidiennes. Trois types de sons ont été analysés :
les rires, émis surtout lors des jeux ;
les grognements, associés à différents contextes sociaux ;
les gémissements, qui correspondent à des appels de détresse.
Les enregistrements se répartissent en un peu plus de 4 700 rires, environ 3 700 grognements et près de 2 800 gémissements.
Des « accents » régionaux détectables dès la petite enfance
Une fois les sons captés, l’équipe a extrait pour chaque appel des caractéristiques acoustiques précises : hauteur (fréquence), durée, rythme, variation du timbre. Ces paramètres ont ensuite été intégrés dans un programme informatique chargé de deviner, uniquement à partir de la signature sonore, si le chimpanzé venait de Zambie ou de Tanzanie.
Les vocalisations étaient correctement rattachées à leur site d’origine bien plus souvent que ne le permettrait le hasard, ce qui signe l’existence de dialectes régionaux chez les jeunes chimpanzés.
Sur l’ensemble de l’échantillon, les performances du modèle sont frappantes :
les gémissements sont correctement attribués à leur site d’origine dans près de 98 % des cas ;
les rires atteignent presque 97 % de bonne classification ;
les grognements frôlent les 90 % de réussite.
Pour les chercheurs, ces scores montrent que les populations de Chimfunshi et de Gombe partagent, chacune de leur côté, une véritable « signature » vocale commune, au-delà des particularités individuelles. Autrement dit, un accent régional, comparable à un dialecte humain.
En grandissant, les accents se renforcent
Les différences ne sont pas figées à la naissance. En séparant les données entre bébés et juvéniles, les auteurs constatent une évolution nette avec l’âge.
Chez les plus jeunes, les rires et les grognements portent déjà un marquage régional : un ordinateur bien entraîné reconnaît s’ils viennent de Zambie ou de Tanzanie. En revanche, leurs gémissements, eux, restent très proches d’un site à l’autre. Les cris de détresse des bébés sont donc encore largement universels.
Ce tableau change lorsque les chimpanzés atteignent le stade juvénile. À ce moment-là :
les gémissements affichent eux aussi une signature régionale ;
tous les types d’appels deviennent plus faciles à attribuer à un site précis.
Les chiffres publiés dans PLOS One l’illustrent clairement :
Type de vocalisation
Précision chez les bébés
Précision chez les juvéniles
Grognements
Environ 76 %
Environ 92 %
Rires
Environ 93 %
Près de 97 %
Gémissements
Environ 77 %
Presque 85 %
Les accents deviennent donc plus marqués avec le temps, comme chez l’être humain, dont le parler régional se précise au fil de l’enfance et de l’adolescence.
Pourquoi les cris de détresse restent-ils d’abord universels ?
Les chercheurs avancent une hypothèse simple pour expliquer la particularité des gémissements. Ces cris sont surtout destinés à la mère et signalent une détresse ou un besoin urgent. S’ils variaient trop d’un individu à l’autre, le risque serait de compliquer la reconnaissance rapide du signal par le parent.
Chez les bébés chimpanzés, les cris de détresse semblent protégés des variations régionales, probablement parce que la survie dépend d’une reconnaissance immédiate par la mère.
Les rires et les grognements, eux, relèvent davantage des interactions sociales. Le rire accompagne surtout les jeux entre jeunes, fréquents et répétitifs. Les grognements, eux, se dirigent de plus en plus vers des individus précis en grandissant, notamment les membres dominants du groupe.
Ces contextes multiplient les occasions d’« ajuster » ses sons à ceux de son entourage. Un jeune chimpanzé passe en effet ses journées à entendre et à imiter les vocalisations de son groupe. Les accents se développent alors progressivement, sous l’effet des échanges sociaux et de l’environnement sonore local.
Rôle du milieu et questions techniques
Le type d’habitat pourrait lui aussi peser sur la façon dont les cris se construisent. Les scientifiques rappellent que la forêt dense ne transporte pas le son comme une savane ouverte. À Gombe, les arbres, les feuilles et le relief filtrent et atténuent certaines fréquences. À Chimfunshi, l’air circule plus librement.
D’autres primates, comme les babouins, modifient déjà leurs appels en fonction de la structure du paysage. Il paraît donc plausible que les jeunes chimpanzés ajustent leur façon de vocaliser, parfois inconsciemment, pour mieux se faire entendre ou reconnaître dans leur milieu particulier.
Les auteurs mentionnent aussi des limites méthodologiques. Les enregistrements ont été réalisés à des périodes différentes, avec du matériel qui n’était pas strictement identique entre les deux sites. Toutefois, soulignent-ils, un problème purement technique aurait dû affecter tous les types de sons de la même façon, quel que soit l’âge. Or les différences observées sont sélectives, notamment pour les gémissements, ce qui ne colle pas avec un simple biais de matériel.
Ce que l’étude change dans le débat sur la « langue » des chimpanzés
Ces résultats alimentent un débat de longue date : pourquoi deux populations de chimpanzés géographiquement séparées ne sonnent-elles pas de la même manière ? Certains chercheurs misent surtout sur la génétique. D’autres insistent sur l’apprentissage social et l’environnement, à l’image des accents humains.
Le renforcement progressif des accents avec l’âge plaide pour un mélange de facteurs : un socle biologique, mais aussi des effets de groupe et de milieu qui sculptent la voix au fil du développement.
Les deux populations étudiées ne se mélangent pas : aucun mouvement de chimpanzés entre Gombe et Chimfunshi n’a été observé. Les animaux présentent donc vraisemblablement des différences génétiques. Pourtant, le fait que certains appels ne divergent pas au tout début de la vie, puis se différencient, suggère un rôle important du vécu social et des conditions locales, en complément de l’hérédité.
Cette étude, intitulée « Ontogeny of dialects across chimpanzee vocalisations » et publiée en 2026 dans PLOS One, fournit ainsi un argument en faveur d’une certaine flexibilité vocale chez les chimpanzés, plus grande qu’on ne le pensait parfois.
Des racines plus anciennes pour la flexibilité vocale humaine
Pour l’être humain, ces données ouvrent une perspective intrigante. Les bébés humains produisent très tôt des vocalisations influencées par la langue qui les entoure : un enfant exposé au français ne babille pas vraiment comme un enfant exposé au mandarin. Ces nuances précoces ont été documentées depuis longtemps.
Voir des phénomènes comparables chez les chimpanzés suggère que la capacité à adapter sa voix à un groupe social ou à un environnement ne serait pas apparue récemment dans l’évolution. Elle pourrait remonter à un ancêtre plus ancien, partagé par humains et grands singes.
La flexibilité vocale des humains reste cependant beaucoup plus poussée. Nous disposons d’un langage articulé, de milliers de mots, de grammaires complexes. Mais ces accents de chimpanzés indiquent que les fondations d’une telle plasticité pourraient être plus profondes que prévu, avec des mécanismes partagés, au moins en partie, avec nos plus proches cousins.
Ce que l’on sait en France sur la communication des chimpanzés
En France, plusieurs laboratoires spécialisés dans l’éthologie, la primatologie ou les sciences cognitives s’intéressent au comportement des grands singes, notamment des chimpanzés hébergés dans des parcs zoologiques ou observés à partir de données collectées sur d’autres continents. Les recherches menées dans l’Hexagone portent notamment sur :
la diversité des cris et des gestes utilisés par les chimpanzés ;
leurs capacités d’apprentissage social, comparées à celles des enfants humains ;
les effets de la captivité ou de la semi-liberté sur les interactions vocales et sociales.
Les primatologues français s’appuient sur des méthodes proches de celles utilisées en Zambie et en Tanzanie : enregistrements audio ou vidéo, analyse acoustique assistée par ordinateur, observation de la structure sociale des groupes. L’objectif est souvent de mieux comprendre comment se construisent les traditions animales, vocales ou gestuelles, et jusqu’où elles peuvent être rapprochées de nos propres cultures.
Les données issues de terrains africains, comme Gombe ou Chimfunshi, nourrissent directement ces recherches. Elles permettent de comparer comportements observés en milieu naturel, en captivité et en semi-liberté, et d’identifier ce qui relève du milieu, de la composition du groupe ou de facteurs plus profondément ancrés dans la biologie de l’espèce.
Accents animaux, un phénomène loin d’être anecdotique
Les chimpanzés ne sont pas les seuls animaux à présenter des variations vocales régionales. Des accents ont déjà été décrits chez des oiseaux chanteurs, certains cétacés ou encore des chauves-souris. Chez ces espèces, les jeunes apprennent souvent leur « dialecte » en écoutant les adultes du groupe, et cette transmission peut durer sur plusieurs générations.
Ce type d’observation pose la question de la frontière entre langage humain et communication animale. Les accents ne suffisent pas à faire une langue, mais ils montrent que de nombreuses espèces possèdent une marge de manœuvre pour adapter leurs signaux sonores. Pour les chimpanzés, les auteurs de l’étude soulignent aussi les limites : l’échantillon reste modeste, et les plus jeunes individus n’étaient pas distribués de façon parfaitement uniforme en âge.
Ces réserves n’empêchent pas les résultats d’offrir un support solide à une idée simple : chez les chimpanzés comme chez les humains, la voix ne se contente pas de refléter les gènes. Elle porte les traces du groupe, du lieu et du temps dans lequel chacun grandit.
Comment les chercheurs ont-ils détecté les accents régionaux chez les chimpanzés ?
Ils ont enregistré plus de 11 000 vocalisations auprès de 30 jeunes chimpanzés dans deux sites différents (Zambie et Tanzanie), puis utilisé un programme informatique pour analyser des caractéristiques acoustiques précises (hauteur, durée, rythme, timbre) et déterminer l'origine géographique des sons.
Pourquoi les cris de détresse restent-ils universels chez les bébés chimpanzés ?
Les cris de détresse sont essentiellement destinés à signaler une urgence à la mère. S'ils variaient trop régionalement, cela pourrait compliquer la reconnaissance rapide du signal et menacer la survie du bébé, d'où une protection naturelle contre les variations régionales.
Quel rôle joue l'habitat dans la formation de ces accents ?
La forêt dense de Gombe (Tanzanie) transporte le son différemment d'une savane ouverte comme à Chimfunshi (Zambie). Les jeunes chimpanzés ajustent probablement inconsciemment leur façon de vocaliser pour mieux se faire entendre ou reconnaître dans leur environnement particulier.
Comment les accents évoluent-ils au fil du temps chez les chimpanzés ?
Chez les bébés, les rires et grognements portent déjà un marquage régional, mais les cris de détresse restent universels. En grandissant, les gémissements eux aussi développent une signature régionale, et tous les appels deviennent progressivement plus faciles à attribuer à un site précis.
Qu'est-ce que ces résultats apportent au débat scientifique sur la communication des chimpanzés ?
L'étude montre que les différences vocales entre populations résultent d'un mélange de facteurs : un socle biologique, mais aussi des effets de groupe et de milieu qui façonnent la voix au fil du développement, plutôt que de la génétique seule.