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Plus de 200 légionnaires célèbrent la Saint-Michel au lac de Ninu : le Parc naturel régional de Corse dénonce les conséquences sur le site

Plus de 200 légionnaires célèbrent la Saint-Michel au lac de Ninu : le Parc naturel régional de Corse dénonce les conséquences sur le site

Au lac de Ninu, ce matin-là, les chevaux en liberté ont reculé d’un pas, surpris par la montée des voix. Plus de deux cents silhouettes en treillis, béret vert ou rouge vissé sur la tête, avancent en rangs serrés sur l’herbe spongieuse. On entend des ordres brefs, un chant militaire qui claque, des rires aussi. Les drapeaux claquent devant l’eau sombre du lac, encadrée par les pozzines, ces coussins d’herbes détrempés que les randonneurs photographient d’habitude en chuchotant.

Ce jour-là, le silence habituel de Ninu a été remplacé par un cérémonial bien huilé. Les légionnaires fêtent la Saint-Michel, leur saint patron, si possible en hauteur et dans un décor spectaculaire. Les sacs sont posés, les bouteilles circulent, les téléphones filment. Le décor est grandiose, presque irréel, comme un plateau de cinéma. On sent pourtant qu’il y a quelque chose qui cloche.

À quelques centaines de mètres, un agent du Parc naturel régional de Corse observe la scène, partagé entre fascination et inquiétude. Ses yeux vont des uniformes aux empreintes qui s’enfoncent profondément dans l’herbe saturée d’eau. Ce qu’il voit, il sait qu’il lui faudra le raconter, chiffres à l’appui. L’instant est solennel, presque beau. Il risque aussi de laisser des traces durables.

Un lac mythique, un cérémonial spectaculaire, et un sentiment de malaise

On connaît tous ce moment où l’on arrive au lac de Ninu après plusieurs heures de marche et où le temps semble ralentir. Le bruit des pas s’étouffe dans la tourbe, les chevaux paissent, indifférents, et chacun baisse d’un ton sans trop savoir pourquoi. Face à cette quiétude, la présence soudaine de plus de 200 légionnaires a créé un contraste presque violent. Les vidéos de la cérémonie, relayées sur les réseaux sociaux, montrent une foule compacte sur les pozzines, là où d’ordinaire on cherche justement à ne pas trop s’attarder.

Pour les militaires, c’est une fête identitaire forte, la Saint-Michel, qui rassemble, soude les équipes, renforce ce sentiment de corps si particulier à la Légion étrangère. Pour le territoire, le décor est parfait : montagne, tradition, symbole de courage. Sauf que le lac de Ninu n’est pas un simple paysage de carte postale, c’est un site fragile, au cœur du Parc naturel régional de Corse. Quand les images ont commencé à tourner, beaucoup se sont dit : *comment tout ça a pu être autorisé ici ?*

Le Parc a très vite fait savoir sa désapprobation, dénonçant des conséquences « lourdes et durables » sur le site. Les pozzines, ces tapis d’herbe saturée qui stockent l’eau comme une éponge, mettent des années à se reconstituer. Sous le poids de centaines de bottes, elles se tassent, se déchirent, se transforment en marques boueuses qui canalisent ensuite l’eau d’une façon différente. Soyons honnêtes : personne ne pense spontanément à ce genre de détails au moment de ranger son sac ou de faire une photo de groupe.

200 personnes sur un tapis d’herbe fragile : que s’est-il vraiment passé ?

Sur les images tournées ce jour-là, on distingue une longue file de légionnaires gravissant les pentes autour de Ninu, certains en tenue de combat, d’autres plus légèrement équipés. Une fois sur place, plusieurs groupes se rassemblent autour des drapeaux, le temps de la cérémonie religieuse et militaire. On aperçoit des poches d’ombre où l’herbe s’affaisse nettement, de larges plaques sombres qui tranchent avec le vert habituel des pozzines. La fête dure quelques heures, le temps de partager un moment, d’échanger des accolades, de poser pour des photos qui, sur le coup, paraissent anodines.

Pour mesurer l’impact, il faut imaginer que ces zones d’herbes détrempées sont comme des peaux fines reposant sur de l’eau. Un randonneur qui s’y attarde imprime une trace, qui se gommera avec le temps. Deux cents personnes qui se tiennent au même endroit, marchent, se déplacent, s’alignent, finissent par rompre la structure du sol. Selon des agents du Parc, on parle là de surfaces qu’il faudra plusieurs saisons, voire davantage, pour retrouver à peu près comme avant. Le problème, c’est que d’ici là, d’autres passages répéteront le geste et figeront les dégâts.

Le Parc naturel régional de Corse souligne aussi un autre aspect : l’exemple donné. Quand des vidéos montrent, de manière très positive, un rassemblement massif au bord du lac, une partie du public comprend que c’est acceptable. Que l’on peut bivouaquer, pique-niquer, voire organiser des événements de groupe à Ninu, sans trop se poser de questions. Cette banalisation inquiète les gestionnaires, qui voient déjà affluer chaque été des centaines de randonneurs sur le GR20, parfois mal informés. Une cérémonie exceptionnelle devient alors un précédent, un modèle involontaire. Et c’est là que le malaise s’installe vraiment.

Réglementation, autorisations et angles morts : qui devait dire non ?

Sur le papier, le lac de Ninu est situé dans une zone classée et surveillée, avec des règles claires : pas de rassemblements massifs, camping très encadré, circulation limitée en dehors des sentiers. Le Parc rappelle qu’il n’a délivré aucune autorisation pour cet événement, et qu’il n’a pas été consulté en amont. Dans le langage administratif, cela ressemble à un « défaut de coordination ». Dans le langage du terrain, cela veut dire qu’aucune voix n’a vraiment eu l’occasion de dire : *là, on va trop loin*.

Du côté militaire, la Saint-Michel est un rendez-vous incontournable, souvent anticipé des semaines à l’avance. Certains évoquent un repérage, une volonté de rendre hommage à la Corse et à ses paysages. D’autres insistent sur la difficulté de trouver des sites qui allient sécurité, accessibilité et valeur symbolique. Le lac de Ninu cochait toutes les cases. Sauf celle de la fragilité écologique. On touche là à une réalité brute : les agendas militaires, touristiques, locaux, ne se superposent pas toujours très bien, et chacun avance parfois sans voir totalement les contraintes de l’autre.

Ce type d’incident pose une question désagréable, mais nécessaire : qui a réellement la main sur ces espaces emblématiques ? Les élus locaux, qui souhaitent valoriser leur territoire. Le Parc, qui tente de limiter les impacts humains. L’armée, qui cherche des lieux forts pour ses rites. Les randonneurs, qui revendiquent une montagne libre. La vérité, c’est qu’il n’existe pas toujours de cadre précis pour les événements exceptionnels, ni d’automatismes de concertation. Tant que tout se passe bien, personne ne s’en plaint. Le jour où une vidéo choque, tout le monde découvre qu’il manque des garde-fous.

Comment éviter que Ninu ne devienne un décor jetable

Face à cette affaire, une première action évidente consiste à clarifier les règles pour tous les usages collectifs de la montagne. Qu’il s’agisse d’un club de trail, d’une association d’anciens élèves ou d’une unité militaire, le même réflexe devrait exister : se demander si le lieu choisi supporte réellement la charge humaine prévue. Une méthode simple serait que chaque organisation soumette ses projets de rassemblement à un interlocuteur unique, identifié, qui centralise les demandes et alerte si la zone visée est trop sensible. Ce n’est pas parfait, mais ce filtre évite déjà de transformer un site fragile en terrain de meeting.

Sur le terrain, on peut aussi imaginer des zones plus « sacrifiables », moins sensibles, vers lesquelles rediriger ces événements. Les communes, les refuges, les structures de montagne ont souvent des clairières, des prairies plus résistantes, ou des plateaux hors zones humides. Pour un œil non spécialiste, tout cela ressemble à de l’herbe. Pour un œil averti, la différence est énorme. Orienter les usages vers les bons espaces, c’est déjà protéger sans braquer personne. *Mieux vaut déplacer une cérémonie de quelques centaines de mètres que de laisser une cicatrice en plein cœur des pozzines.*

Il existe une erreur récurrente que beaucoup reconnaîtront : attendre que le conflit éclate pour se parler. On réagit à chaud, on publie des communiqués, on s’indigne sur Facebook, puis l’on retourne chacun à ses habitudes. La montagne, elle, ne fait pas de communiqué, elle marque les coups. Avec un peu d’anticipation, militaires, élus, Parc et associations de randonneurs pourraient bâtir une sorte de « charte des grands rassemblements en altitude », qui fixe les lignes rouges. Personne ne lit les chartes tous les jours, soyons honnêtes. Mais leur existence change la façon dont on prépare les événements importants.

Une voix du Parc résume cette tension dans une phrase :

« Nous ne remettons pas en cause la Saint-Michel, ni le rôle de l’armée en Corse, nous disons simplement que certains lieux ne sont pas faits pour accueillir autant de monde, aussi vite, aussi fort. »

Pour y voir plus clair, on peut garder en tête quelques repères simples :

  • Éviter tout rassemblement massif sur les zones humides, pozzines, tourbières, rives directes de lacs de montagne.
  • Privilégier les terrains secs, déjà marqués par le passage (anciens chemins, clairières proches des refuges, zones rocailleuses).
  • Considérer chaque site emblématique comme un « invité d’honneur » : on l’approche, on le respecte, on n’y installe pas toute la logistique d’un groupe de 200 personnes.

Ce sont des gestes simples qui changent radicalement l’impact réel sur le paysage. Et qui, au bout du compte, permettent de garder vivante la magie de ces lieux dont tout le monde dit être amoureux.

Entre fierté militaire et colère écologique, un débat qui ne fait que commencer

La controverse autour du lac de Ninu réveille quelque chose que beaucoup ressentent sans toujours le formuler. Une forme de fatigue face aux images de foules dans des lieux qu’on croyait préservés, que ce soit une crique secrète, un sommet isolé ou un lac de montagne. Certains voient dans la cérémonie de la Saint-Michel un hommage légitime à la Corse, un moment de cohésion qu’ils jugent critiqué à tort. D’autres y lisent au contraire le symbole d’une époque où chaque espace, même protégé, devient un décor utilisable à volonté, du moment que la photo finale est belle.

Le plus intéressant, peut-être, se joue dans l’entre-deux. Les militaires qui ont gravi ces pentes aiment souvent la montagne, sincèrement. Les agents du Parc qui dénoncent ces rassemblements ne détestent pas l’armée, ni les traditions. Beaucoup de randonneurs admirent la Légion, tout en tremblant pour les pozzines. On sent bien qu’il y a matière à conversation plutôt qu’à procès. La question revient toujours à la même chose : comment partager ces paysages sans les épuiser, ni les transformer en décor jetable ?

Les prochaines Saint-Michel, les prochains rassemblements, les prochaines vidéos feront sans doute l’objet d’un regard différent. Chaque acteur sait qu’il sera observé, jugé, analysé. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. Cela peut pousser à innover, à imaginer des formes de célébration plus sobres, à sanctuariser certains lieux comme on ferme une pièce d’un musée trop fragile. *On a parfois l’impression que tout a déjà été décidé pour nous, mais sur ces sujets-là, la manière de faire reste encore largement entre nos mains.*

Point essentiel Détail Valeur ajoutée pour le lecteur
Fragilité du lac de Ninu Pozzines tassées, sols humides très lents à se régénérer Comprendre pourquoi certains lieux supportent mal les rassemblements massifs
Manque de coordination Événement organisé sans véritable concertation avec le Parc Repérer les angles morts entre institutions, élus, armée et usagers de la montagne
Pistes d’action concrètes Charte, interlocuteur unique, choix de sites alternatifs plus résistants Disposer de repères pratiques pour imaginer des événements respectueux des milieux naturels

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