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Ils ont trouvé le « Saint Graal » des épaves il y a dix ans : ce que le galion San José commence enfin à révéler

Ils ont trouvé le « Saint Graal » des épaves il y a dix ans : ce que le galion San José commence enfin à révéler

Au large de Carthagène, en Colombie, repose le galion espagnol San José, épave colossale coincée depuis dix ans dans un bras de fer politique et patrimonial.

En novembre 2015, la Colombie annonçait en grande pompe la découverte du San José, un galion espagnol chargé d’or et d’argent, coulé en 1708. Dix ans plus tard, cette épave surnommée « le plus riche trésor de l’histoire » reste presque intacte à 600 mètres de profondeur, prisonnière de rivalités internationales et d’enjeux de mémoire coloniale, comme le raconte le magazine américain Smithsonian.

Un galion englouti avec un trésor colossal au large de la Colombie

Le San José gît à une douzaine de milles au large de Carthagène des Indes, dans la mer des Caraïbes. Il reposait à près de 2 000 pieds de profondeur, soit environ 600 mètres, avant son repérage en 2015. Vaisseau amiral d’une flotte de la « Terre Ferme » espagnole, il faisait la liaison entre l’Amérique espagnole et l’Europe.

En juin 1708, en pleine guerre de Succession d’Espagne, le galion transporte vers l’Espagne des cargaisons de métaux précieux et de biens de luxe : argent, gemmes, jusqu’à huit tonnes d’or et d’autres marchandises. Les estimations évoquent entre 7 et 12 millions de pesos de l’époque, une fortune qui, convertie en valeur actuelle, se compte largement en milliards d’euros.

Le navire devient la cible de la Royal Navy britannique. Le commodore Charles Wager, aux commandes du vaisseau de guerre Expedition, reçoit pour mission de couper la route aux « galions de Portobelo », chargés des revenus coloniaux de la monarchie espagnole. Le 8 juin 1708, au large de Carthagène, la rencontre tourne au drame : le San José sombre, avec près de 600 personnes à bord. La quasi-totalité des passagers et marins disparaît avec le navire.

Le San José concentre à lui seul l’or de l’empire espagnol, la violence des guerres européennes et le rêve moderne de « trésor perdu ».

La longue obsession d’un archéologue pour le « Saint Graal » des épaves

Loin du récit officiel de Bogota, la découverte du San José repose sur l’obsession d’un homme : Roger Dooley, archéologue américano-cubain. Comme le détaille Smithsonian, il consacre plus de trente ans de sa vie à rechercher la trace du galion.

Tout commence en 1984, aux Archives générales des Indes, à Séville. Dooley, alors archéologue en chef d’une société d’État cubaine chargée par Fidel Castro de retrouver des épaves historiques pour en récupérer les richesses, fouille des registres poussiéreux. Il cherche d’abord un autre navire, la Nuestra Señora de las Mercedes, mais tombe sur une liasse de lettres datées de 1708.

Les mots qui surgissent dans ces courriers le frappent immédiatement : « galions », « bataille », « navires anglais », « or », « argent », « trésor de Sa Majesté », « tout le monde noyé ». Ces rapports, exfiltrés de Carthagène à travers le blocus anglais, informent le gouverneur de La Havane et, au-delà, le roi Philippe V, de la perte de son vaisseau amiral. Dooley comprend qu’il tient un fil précieux sur le mythique San José. Il confiera plus tard à l’auteur Julian Sancton être littéralement « tombé amoureux » de cette épave.

À la fin du XXe siècle, la plupart des galions espagnols échoués en eaux peu profondes ont déjà été pillés ou récupérés. L’avantage du San José tient à sa profondeur : au début du XVIIIe siècle, la zone est jugée « impossible à plonger ». Cette contrainte, mortelle pour les contemporains, devient une chance pour les archéologues modernes grâce aux nouvelles technologies de sondage en grande profondeur.

Une carte de 1729 et un « X » qui change tout

En 2000, Dooley élargit ses recherches à Washington. À la Bibliothèque du Congrès, il tombe sur une carte de 1729 du littoral de Carthagène. Sous les îles du Rosario, quatre petites croix manuscrites attirent son attention, accompagnées de la mention « Bajo del Almirante » (« banc de l’Amiral »). Il y voit une référence directe à Wager, devenu amiral après l’attaque du San José. Pour lui, ce « X » signale l’aire du naufrage.

Son projet finit par séduire un financier britannique, Anthony Clake, qui crée la société Maritime Archaeology Consultants (MAC) pour porter l’expédition. En 2014, Dooley convainc le président colombien de l’époque, Juan Manuel Santos, d’autoriser officiellement les recherches dans les eaux du pays.

La pression sur l’archéologue devient extrême. Il explique au ministre de la Culture colombien que sa propre tête est en jeu : « Si je ne le trouve pas, je me coupe la tête », lâche-t-il. Son obsession touche à la fixation personnelle.

Quand la technologie confirme la légende du San José

Une fois le feu vert politique obtenu, tout s’accélère. En 2015, l’équipe de MAC collabore avec la Woods Hole Oceanographic Institution, un institut américain de référence en océanographie, pour sonder les fonds marins de Carthagène à l’aide d’un véhicule sous-marin autonome (AUV).

Lors de la deuxième campagne, l’AUV repère quelques taches claires sur les images du fond marin, comparables à des « miettes de pain » sur un tapis uniforme, décrit Julian Sancton dans son livre Neptune’s Fortune: The Billion-Dollar Shipwreck and the Ghosts of the Spanish Empire. L’indice semble assez sérieux pour que l’équipe fixe un appareil photo au robot et capture des dizaines de milliers de clichés.

Sur l’une des images, trois canons émergent d’un lit de coquillages. En les voyant, Dooley raconte avoir eu le corps « paralysé » alors que son esprit « défilait à la vitesse de la lumière » à travers sa vie. Les photos révèlent un détail décisif : à la fin du XVIIe siècle, les canons en bronze du San José ont été fabriqués par un artisan nommé Enrique Habet, qui les décorait avec une poignée arrière en forme de dauphin. Son fils, qui lui succède, abandonne ce motif pour un simple bouton rond.

Les canons aperçus présentent tous un « cascabel » en forme de dauphin : la signature visuelle du San José, introuvable sur d’autres épaves.

En mai 2016, une nouvelle campagne, cette fois avec des robots téléopérés, permet de cartographier l’épave dans ses moindres détails. Des chaudrons en cuivre signalent l’emplacement des cuisines. Des centaines de tasses en porcelaine bleue et blanche trahissent une contrebande venue de Chine. Des caisses de seringues en étain, probablement destinées à l’aristocratie espagnole adepte des lavements censés rajeunir le teint, gisent près de la poupe.

Aux abords des quartiers du commandant, les robots filment des écus d’or, des lingots et des sacs de pièces d’argent. Autant d’indices tangibles qui confortent l’idée que le San José transporte bien une richesse titanesque, à la hauteur de sa réputation.

La preuve d’une explosion en pleine bataille

Les images assemblées en mosaïque offrent une vue globale de l’épave. La proue manque entièrement. Une cassure nette apparaît près du grand mât, à l’endroit même où se trouvait la soute à poudre. Cette configuration renforce la version britannique de l’époque : le San José aurait explosé à la suite d’un tir ennemi ayant atteint les munitions.

Les témoins espagnols, eux, penchaient plutôt pour un navire vieillissant, au bord de la rupture, dont la coque mal calfatiée se serait disloquée avec le recul des canons. La photographie sous-marine tranche en faveur d’un naufrage causé par une explosion violente en pleine bataille navale.

Un trésor pris au piège des rivalités politiques et coloniales

Après la découverte, Roger Dooley imagine un chantier inédit : une fouille archéologique à très grande profondeur, avec une structure métallique installée sur le fond marin comme base pour des robots télécommandés. Budget estimé : environ 70 millions de dollars. L’ambition consiste à fouiller sans écraser ni disperser les vestiges.

Mais les querelles éclatent rapidement autour de la propriété du site. L’Espagne revendique l’épave en tant qu’État héritier de la Couronne qui armait le navire. Des communautés indigènes de Bolivie affirment également leur droit symbolique sur le trésor, rappelant que leurs ancêtres ont extrait dans des conditions extrêmement dures l’argent acheminé vers le galion.

Un groupe de recherche américain soutient de son côté avoir localisé la zone dès les années 1980 et conteste le récit de Dooley. En Colombie même, un historien crée une « officine de surveillance » unipersonnelle pour dénoncer ce qu’il décrit comme une confiscation illégitime des richesses par les autorités.

Autour du San José, chaque acteur projette ses mémoires, ses blessures et ses intérêts : empire espagnol, peuples indigènes, État colombien, investisseurs privés.

En 2020, le gouvernement colombien dirigé par Iván Duque change brutalement de stratégie. Bogota classe l’ensemble du contenu du San José comme « bien d’intérêt culturel ». Concrètement, aucun objet ne peut plus être légalement extrait du pays ni vendu. Deux ans plus tard, la marine colombienne déploie un nouveau robot sous-marin, moins sophistiqué que ceux de MAC ou de Woods Hole, mais national et embarqué à bord de navires de recherche colombiens avec des équipes locales.

Cette réorientation marginalise Dooley et ses partenaires privés. L’archéologue affirme respecter la position colombienne, et propose désormais que l’or et l’argent éventuellement remontés soient conservés par la Banque de Colombie afin de financer les fouilles et l’étude scientifique des artefacts. Il travaille à la création d’une fondation dédiée au San José et rêve d’un « musée-monde » consacré au galion, une idée souvent évoquée mais jamais mise en œuvre.

Pour l’heure, seuls quelques objets ont été sortis de l’eau : un canon, trois pièces de monnaie et une tasse en porcelaine chinoise, remontés fin 2025. Officiellement, le trésor appartient à la Colombie, mais le pays n’a pas encore arrêté de stratégie claire pour une fouille systématique, ni pour une éventuelle exposition internationale.

Ce que révèle le cas San José sur les épaves en France

Le sort du San José illustre des tensions communes à de nombreux pays côtiers : concilier patrimoine, souveraineté et intérêts économiques. En France, le régime juridique des épaves maritimes repose sur le Code du patrimoine et le principe de « biens culturels maritimes ». Lorsqu’une épave présente un intérêt historique ou archéologique, l’État peut en revendiquer la propriété ou la protection.

Les opérations d’archéologie sous-marine sont encadrées par le Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM), service spécialisé du ministère de la Culture. Ce dernier délivre les autorisations de fouilles et surveille les projets portés par des collectivités, des universités ou parfois des partenaires privés, à condition que l’objectif reste scientifique.

  • L’État français veille à ce que les objets remontés rejoignent des collections publiques.
  • Les chantiers sont conçus comme des recherches scientifiques, pas comme des chasses au trésor.
  • Les découvertes majeures, comme des épaves de guerre, font l’objet d’accords diplomatiques quand elles concernent plusieurs pays.

Cette approche patrimoniale limite les revendications purement financières, même si les débats restent vifs autour de certains sites très médiatisés. Le cas du San José intéresse particulièrement les spécialistes français de l’archéologie sous-marine, car il cristallise presque toutes les problématiques de la discipline : profondeur extrême, enjeux coloniaux, pressions politiques et appétits privés.

Le San José, miroir des empires et des mémoires coloniales

Au-delà de l’or et de l’argent, plusieurs historiens interrogés par Smithsonian rappellent la dimension éminemment symbolique du navire. L’auteur Julian Sancton souligne que le San José représente « le dernier des grands galions », l’un des ultimes témoins d’un système transatlantique qui a façonné la mondialisation moderne et transformé durablement les Amériques.

Pour le chercheur colombien Daniel de Narváez, l’attitude de l’Espagne, très active pour revendiquer juridiquement ses navires naufragés, traduit une relation encore non résolue à son passé impérial. Selon lui, ces épaves sont parfois envisagées comme des « extensions symboliques d’une souveraineté disparue », presque comme des « ambassades flottantes » échouées au fond des mers. Il estime que le San José ne peut pas être perçu comme une simple projection de puissance espagnole, alors qu’il repose aujourd’hui dans les eaux colombiennes et concentre des histoires multiples, de l’extraction minière andine à la guerre navale européenne.

Pour Sancton, laisser l’épave inerte à 600 mètres de fond ne répond ni aux attentes des scientifiques ni à celles du public : « On ne rend service à personne en laissant le San José là où il est », explique-t-il. À ses yeux, l’ensemble devrait être traité comme un bien partagé de l’humanité, au bénéfice de la recherche et de la connaissance.

Pourquoi un tel naufrage fascine encore autant

Ce type d’épave attire à la fois les historiens, les États et les chasseurs de trésors. D’un point de vue scientifique, le San José offre un instantané unique des circulations économiques et culturelles au début du XVIIIe siècle : métaux précieux, céramiques chinoises, instruments médicaux, vaisselle d’apparat racontent les usages et les goûts d’une élite européenne nourrie par les richesses coloniales.

Pour les États, la maîtrise de telles épaves renvoie à la souveraineté, à la mémoire nationale et à la manière de gérer un héritage colonial souvent douloureux. Chaque décision – fouiller, remonter, exposer, partager ou non avec d’anciens territoires colonisés – devient un geste politique.

Enfin, pour le grand public, la combinaison d’un « trésor à milliards », d’un naufrage brutal en pleine bataille et d’un mystère longtemps irrésolu nourrit un imaginaire puissant, entre roman d’aventures et enquête géopolitique. C’est cette tension permanente entre fantasme et rigueur historique que le San José, encore enfoui au large de Carthagène, continue de matérialiser dix ans après sa redécouverte officielle.

Questions fréquentes

Pourquoi le galion San José n'a-t-il pas été découvert avant 2015 ?

À l'époque de son naufrage au début du XVIIIe siècle, la profondeur de 600 mètres était jugée « impossible à plonger ». Ce n'est qu'avec les technologies modernes de sondage en grande profondeur que sa localisation est devenue réalisable.

Qui a découvert le San José et comment ?

L'archéologue Roger Dooley, qui a consacré plus de trente ans à ses recherches, a trouvé des lettres de 1708 aux Archives de Séville, puis une carte de 1729 à la Bibliothèque du Congrès marquée de croix indiquant le site. En 2015, des véhicules sous-marins autonomes ont confirmé la découverte.

Quel était le cargo du San José ?

Le galion transportait entre 7 et 12 millions de pesos de l'époque en métaux précieux : jusqu'à huit tonnes d'or, de l'argent, des gemmes et des biens de luxe destinés à l'Espagne, ce qui représente des milliards d'euros en valeur actuelle.

Pourquoi l'épave n'a-t-elle pas été pillée comme les autres galions espagnols ?

Sa profondeur de 600 mètres l'a préservée du pillage pendant plus de trois siècles. La plupart des autres galions espagnols, échoués en eaux peu profondes, ont déjà été pillés ou récupérés.

Quels sont les enjeux politiques autour du San José ?

L'épave reste prisonnière de rivalités internationales et d'enjeux de mémoire coloniale, dix ans après sa découverte officielle en 2015, la Colombie ne pouvant agir librement face aux revendications d'autres nations.

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