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Un « cochon de l’enfer » rôdait en Catalogne il y a 30 millions d’années : son plus proche cousin n’est ni le sanglier ni le phacochère

Un « cochon de l'enfer » rôdait en Catalogne il y a 30 millions d'années : son plus proche cousin n'est ni le sanglier ni le phacochère

Dans l’actuelle Catalogne, en Espagne, des paléontologues ont confirmé la présence d’un étrange mammifère fossile, surnommé « cochon de l’enfer », vieux d’environ 30 millions d’années.

Ce curieux animal, identifié à partir de quelques ossements retrouvés près du village de Rocallaura, en Catalogne, vient d’être réexaminé par une équipe de l’Institut Catalan de Paléontologie Miquel Crusafont. Comme le rapporte le média en ligne La Brújula Verde, ces travaux révèlent qu’il ne s’agissait pas d’un ancêtre de nos cochons, mais d’un parent lointain des hippopotames… et même des baleines.

Un « cochon de l’enfer » dans la Catalogne d’il y a 30 millions d’années

Aux alentours de 30 millions d’années avant notre époque, la région aujourd’hui occupée par Vallbona de les Monges, dans la province de Lleida, offrait un paysage très différent. Dans ce décor de l’Oligocène, un mammifère massif aux allures de porc géant arpentait la zone. Sa tête était longue, ses pommettes saillantes et ses mâchoires, hérissées de grandes dents tranchantes, inspiraient le respect.

Les paléontologues l’ont surnommé le « cochon de l’enfer ». Un sobriquet frappant, mais trompeur sur le plan scientifique. Car, comme le rappelle l’équipe de l’Institut Catalan de Paléontologie Miquel Crusafont (ICP-CERCA), l’animal est en réalité bien moins proche du cochon que son apparence ne le laisse penser.

Les nouvelles analyses concluent que l’animal de Rocallaura appartient au genre Entelodon, un entélodonte, et non à un simple ancêtre des porcs modernes.

Ces restes ont été mis au jour dans le bassin de l’Èbre, une vaste dépression sédimentaire qui recouvre une grande partie du nord-est de l’Espagne. Ils datent du Rupélien, première partie de l’Oligocène, entre environ 34 et 28 millions d’années. D’où l’estimation autour de 30 millions d’années pour la vie de cet animal.

Trois fossiles, un genre identifié, mais toujours pas de nom d’espèce

Les chercheurs ne disposaient pourtant pas d’un squelette complet. L’équipe dirigée par le paléontologue Àngel H. Luján a étudié seulement trois pièces : un fragment de mâchoire, une molaire supérieure et un canine. C’est à partir de ces éléments dentaires et mandibulaires qu’ils ont pu trancher.

Les caractéristiques observées suffisent à confirmer l’appartenance au genre Entelodon. Le nom scientifique signifie « dents complètes », en référence au fait que ces mammifères possédaient l’ensemble de la denture typique des mammifères placentaires, sans dents manquantes.

Reste que l’espèce exacte demeure mystérieuse. Jusqu’à présent, les paléontologues soupçonnaient qu’il s’agissait d’Entelodon magnus, espèce emblématique décrite dès 1846 par le naturaliste français Auguste Aymard à partir de fossiles de Haute-Loire. Une autre espèce européenne, Entelodon deguilhemi, est bien connue en France grâce à de nombreux restes.

Mais l’étude publiée dans la revue scientifique Geologica Acta remet cette attribution en cause : le matériel de Rocallaura diffère à la fois d’E. magnus et d’E. deguilhemi. Les auteurs estiment qu’il est impossible, avec les éléments disponibles, de le rattacher formellement à l’une ou l’autre espèce.

Par prudence, les paléontologues le désignent donc comme Entelodon sp.. Cette notation signifie que le genre est établi, mais que l’on renonce à préciser l’espèce en l’absence de preuves suffisantes.

Un parent lointain de l’hippopotame… et de la baleine

Les entélodontes forment une famille éteinte d’artiodactyles, ces mammifères à nombre pair de doigts qui regroupent aujourd’hui les bovins, les cervidés, les cochons et les hippopotames. Ils ont vécu en Eurasie et en Amérique du Nord, principalement entre l’Éocène et l’Oligocène, avec quelques prolongements au début du Miocène, soit approximativement entre 35 et 25 millions d’années.

Leur crâne allongé et leur profil massif leur ont longtemps valu dans la littérature anglo-saxonne et populaire la réputation de « porcs géants » et de « cochons de l’enfer ». Une image renforcée par leurs crocs impressionnants.

Les travaux de l’ICP rappellent que, d’un point de vue évolutif, ces animaux sont en réalité plus étroitement apparentés aux hippopotames et aux baleines qu’aux porcs domestiques.

Les hippopotames et les cétacés sont aujourd’hui considérés comme des cousins proches au sein d’un même grand groupe de mammifères, les cétartiodactyles. Les entélodontes se rattachent à cette branche, loin des suidés (les vrais cochons et sangliers).

Des gabarits respectables, sans être des monstres

La taille des entélodontes variait fortement selon les espèces. L’ICP rappelle que certains individus atteignaient jusqu’à deux mètres de hauteur au garrot. Les espèces européennes d’Entelodon restaient toutefois plus modestes.

Une synthèse publiée en 2002 par les spécialistes Jordi Agustí et Mauricio Antón décrit des animaux mesurant environ 1,35 mètre au garrot, avec un crâne d’environ 65 centimètres de long. Un gabarit légèrement inférieur à celui d’un cheval de taille moyenne, mais avec une tête exagérément allongée et seulement deux doigts à chaque patte, portés par des membres adaptés à la course. En Asie, l’espèce Entelodon major, connue du Kazakhstan actuel, pouvait atteindre environ 1,70 mètre de hauteur.

Prédateur, charognard ou omnivore opportuniste ?

Le mode de vie de ces animaux intrigue les chercheurs. L’ICP décrit des omnivores puissants, dotés de corps massifs et de mâchoires très robustes, capables de broyer des proies ou des carcasses. Dans cette lecture, les entélodontes occupaient les sommets de la chaîne alimentaire eurasiatique pendant près de cinq millions d’années.

Mais des travaux récents tempèrent l’image d’un super-prédateur spécialisé. Une étude de 2023 menée par Florent Rivals et ses collègues, publiée dans la revue Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology, a analysé les micro-usures sur les dents d’Entelodon magnus. Résultat : leur régime omnivore se rapproche fortement de celui du sanglier actuel.

Les micro-usures dentaires suggèrent un animal opportuniste, consommant une grande variété de végétaux, de racines, de fruits, mais aussi de viande et de charognes, plutôt qu’un chasseur spécialisé.

Autre indice de ce flou : selon les travaux cités par La Brújula Verde, Entelodon ne domine jamais franchement les faunes dans les gisements où il est présent. Les restes retrouvés sont le plus souvent des dents, des fragments de mâchoires et quelques os postcrâniens, sans accumulations massives.

Sur l’ensemble de l’Eurasie, l’essentiel des fossiles de cette famille provient d’Asie ou d’Amérique du Nord. Les découvertes s’échelonnent de l’Europe de l’Ouest jusqu’à la Mongolie, la Chine et le Japon, mais les restes européens restent rares et fragmentaires.

Rocallaura, fenêtre sur la Catalogne de l’Oligocène

Pour aider le public à visualiser ce monde disparu, l’étude présente une reconstitution scientifique d’un entélodonte dans le paysage de Rocallaura. Cette illustration, signée par le chercheur et illustrateur Jesús Gamarra, co-auteur de l’article, serait la première reconstitution de ce type pour un site de la péninsule Ibérique.

L’image combine plusieurs sources : l’anatomie des fossiles trouvés sur place (mâchoire, molaire, canine), les connaissances tirées de spécimens mieux conservés ailleurs, et les données disponibles sur les environnements de l’Oligocène dans le bassin de l’Èbre.

La perspective chronologique est frappante. L’extinction des dinosaures non aviens remonte à environ 66 millions d’années. Le « cochon de l’enfer » de Rocallaura a vécu quelque 36 millions d’années après cet événement. Autrement dit, il est plus proche de nous dans le temps que des derniers dinosaures.

Dans la Catalogne oligocène, les grands reptiles avaient disparu depuis des dizaines de millions d’années. Le paysage était déjà dominé par les mammifères, dont les entélodontes figuraient parmi les plus imposants représentants.

Ces fossiles catalans apportent ainsi des données nouvelles sur la répartition d’Entelodon dans le sud-ouest de l’Europe. Ils enrichissent aussi l’image de la grande faune qui peuplait la péninsule Ibérique durant l’Oligocène.

Que nous apprend cette découverte pour un lecteur français ?

Pour un lecteur en France, cette étude éclaire plusieurs aspects de la paléontologie européenne. D’abord, elle montre que les grands mammifères de l’Oligocène n’étaient pas cantonnés aux gisements classiques de France ou d’Allemagne. La péninsule Ibérique contribua elle aussi à cette faune, mais son registre fossile reste moins documenté.

En France, des restes d’entélodontes comme Entelodon magnus et Entelodon deguilhemi sont connus depuis le XIXe siècle, notamment dans le Massif central et d’autres bassins sédimentaires oligocènes. Les sites français ont permis de décrire ces espèces de référence qui servent aujourd’hui de base de comparaison avec les fossiles trouvés en Espagne.

Les travaux menés en Catalogne permettent donc de replacer ces animaux dans un cadre plus large, à l’échelle du continent. Ils montrent que la faune de l’Oligocène formait un ensemble relativement cohérent entre ce qui est aujourd’hui la France, l’Espagne et d’autres régions d’Eurasie, avec des ressemblances, mais aussi des variations régionales que les paléontologues commencent à mieux cerner.

Comment les paléontologues procèdent avec si peu d’os ?

L’étude de Rocallaura illustre bien la méthode des paléontologues face à des restes très incomplets. Avec seulement une partie de mâchoire, une molaire et une canine, l’équipe a dû s’appuyer sur des critères très fins :

  • la forme précise des couronnes dentaires et des racines ;
  • la structure de l’émail et les reliefs des molaires ;
  • les proportions de la mâchoire et l’implantation des dents ;
  • la comparaison avec des collections de référence conservées dans d’autres musées européens.

Ce type d’analyse, souvent complété par des images en haute résolution et des mesures complexes, permet d’assigner un fossile à un genre, parfois à une espèce. Mais dès que certains caractères clés manquent, les scientifiques choisissent volontairement de rester vagues, comme ici avec la mention Entelodon sp., plutôt que de proposer un nom d’espèce discutable.

Un chantier de recherche encore ouvert en Catalogne

Les chercheurs de l’ICP ne comptent pas s’arrêter à ces trois fossiles. Selon les informations rapportées par La Brújula Verde, l’équipe d’Àngel H. Luján étudie déjà d’autres restes provenant de sites voisins, notamment celui de Talladell. L’objectif est de préciser le portrait des entélodontes qui vivaient dans la péninsule Ibérique pendant l’Oligocène.

À terme, de nouvelles découvertes pourraient permettre de décrire une espèce propre à cette région ou de confirmer la présence d’espèces déjà connues ailleurs en Europe. Pour l’heure, l’animal de Rocallaura reste sans nom d’espèce : l’ICP reconnaît que les indices actuels ne permettent pas de trancher.

Ce type de travail patient illustre la dynamique de la paléontologie moderne : chaque fragment, même minime, s’ajoute à un puzzle continental. En Catalogne, ces pièces dessinent progressivement le portrait d’un géant aux airs de porc, mais apparenté aux hippopotames et aux baleines, qui dominait les paysages il y a 30 millions d’années.

Questions fréquentes

Pourquoi appelle-t-on cet animal un « cochon de l'enfer » s'il n'est pas un cochon ?

Son crâne allongé, son profil massif et ses crocs impressionnants lui ont valu ce surnom populaire et cette réputation de « porc géant ». Cependant, d'un point de vue scientifique, l'entélodonte est en réalité plus étroitement apparenté aux hippopotames et aux baleines qu'aux porcs domestiques.

Quel était le plus proche cousin vivant du cochon de l'enfer ?

L'hippopotame et la baleine sont ses plus proches cousins parmi les animaux actuels. Tous trois appartiennent au même grand groupe de mammifères appelé cétartiodactyles, tandis que les vrais porcs et sangliers en sont plus éloignés.

Quelle était la taille du cochon de l'enfer de Rocallaura ?

Les espèces européennes d'Entelodon mesuraient environ 1,35 mètre au garrot avec un crâne d'environ 65 centimètres de long, soit un gabarit légèrement inférieur à celui d'un cheval de taille moyenne.

Comment les chercheurs ont-ils identifié cet animal avec seulement trois fossiles ?

L'équipe a étudié un fragment de mâchoire, une molaire supérieure et une canine. Les caractéristiques dentaires et mandibulaires observées ont suffi à confirmer l'appartenance au genre Entelodon, bien que l'espèce exacte reste incertaine.

Était-ce un prédateur redoutable ou un charognard ?

Les études récentes suggèrent que c'était un omnivore opportuniste consommant une grande variété de végétaux, racines, fruits, viande et charognes, plutôt qu'un chasseur spécialisé dominateur de la chaîne alimentaire.

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