RacingZone

Sur cette île du Pacifique, tous les habitants ont vu le même requin géant : la raison n’est ni le climat ni la pêche

Sur cette île du Pacifique, tous les habitants ont vu le même requin géant : la raison n'est ni le climat ni la pêche

À Norfolk Island, territoire australien du Pacifique Sud, des requins-tigres géants fascinent habitants et scientifiques, bien loin des clichés de prédateurs affamés.

Dans un long reportage publié par le quotidien australien The Sydney Morning Herald, chercheurs et habitants de Norfolk Island racontent comment ces requins-tigres atteignent des tailles record autour de cette petite île isolée. Leur gigantisme tient à des facteurs très concrets, qui n’ont rien à voir avec un océan qui se réchaufferait ou une surpêche massive, et qui dessinent un écosystème aussi particulier que surveillé.

Une « île-paradis » au milieu du Pacifique Sud

Située à environ 1400 kilomètres des côtes de l’Australie, Norfolk Island est un minuscule territoire australien de huit kilomètres carrés, perdu dans le Pacifique Sud. À l’aéroport, les panneaux accueillent les visiteurs par un « bienvenue au paradis ». Dans cette carte postale, un acteur inattendu profite lui aussi du décor : le requin-tigre.

Les eaux autour de l’île restent encore peu fréquentées par les humains, relativement préservées de la pêche industrielle et du tourisme de masse. Les requins-tigres y circulent sur des milliers de kilomètres, entre la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie et parfois jusqu’à la Grande Barrière de corail, avant de revenir régulièrement vers Norfolk.

Le gouvernement fédéral australien envisage même d’étendre la zone de sanctuaire marin autour de Norfolk Island et de Lord Howe Island, ce qui renforcerait encore la protection de ces grands prédateurs.

Autour de Norfolk Island, les requins-tigres atteignent en moyenne 4 mètres, soit bien plus que sur la côte est australienne étudiée en parallèle.

Des requins parmi les plus grands du monde

Selon l’étude citée par The Sydney Morning Herald, menée par le professeur Charlie Huveneers, écologue spécialiste des requins à l’université Flinders, les requins-tigres de Norfolk Island comptent parmi les plus grands jamais mesurés dans le monde.

Son équipe a tagué 35 requins autour de l’île :

  • taille médiane : 4 mètres ;
  • plus grande femelle : 4,5 mètres ;
  • plus grand mâle : 4,1 mètres.

Pour comparer, une autre étude menée en 2022 sur la côte est de l’Australie, portant sur 66 requins-tigres, a trouvé :

  • plus grande femelle : environ 3,8 mètres ;
  • plus grand mâle : 3,3 mètres.

Les chiffres de Norfolk Island se détachent nettement. Mais pour le scientifique, la clé n’est pas un mystérieux changement climatique local, ni une raréfaction générale des proies due à la pêche. Elle est avant tout liée à l’âge et à la nourriture.

« Les principales raisons pour lesquelles ces requins-tigres sont si grands tiennent probablement au fait qu’il s’agit d’individus âgés qui ont eu le temps d’atteindre ces tailles, explique-t-il au journal. Ils ont aussi bénéficié d’une bonne qualité de nutrition, et leur présence prolongée autour de Norfolk Island a facilité l’accès à des proies très nourrissantes. »

Sur l’île, tous les regards se tournent vers une goulotte à bétail

Pour une grande partie des habitants, l’explication saute aux yeux : à Headstone Bay, une installation fait régulièrement parler d’elle. Il s’agit d’une goulotte métallique qui débouche dans la mer depuis la falaise. Les carcasses et déchets de vaches y sont jetés, faute de terrain disponible pour les enfouir sans risque de polluer les eaux souterraines de cette petite île volcanique.

Les bovins y broutent en liberté, mais leurs peaux et abats doivent bien finir quelque part. Plutôt que de les stocker à terre, les éleveurs les laissent glisser vers l’océan. En dessous, les requins-tigres se chargent du reste.

Tien Dat Do, infirmier de 28 ans originaire du Vietnam et installé depuis neuf mois sur l’île, pêche à la ligne depuis les rochers quatre à cinq fois par semaine. Headstone Point est son coin favori. Il voit la goulotte être utilisée au moins une fois par semaine.

Il raconte au journal avoir déjà observé les restes de quatre vaches entières jetées à l’eau en une seule fois. Selon lui, les requins-tigres « démolissent » tout en 30 à 60 minutes : « Ils frappent depuis le fond et, quand il n’y a plus rien en bas, ils continuent jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien », décrit-il.

Sur Norfolk Island, une goulotte à déchets de bovins nourrit les fantasmes d’un « requin géant nourri au bœuf », alors que la science montre un tout autre régime alimentaire.

Une piste spectaculaire… mais très secondaire

Pour Charlie Huveneers, cette goulotte ne suffit pas à expliquer l’exceptionnelle taille des requins-tigres. Son équipe a analysé des « traceurs biochimiques » présents dans les muscles des animaux, permettant de reconstituer leur alimentation sur le long terme.

Résultat : les restes de bétail ne représentent qu’environ 5 % de leur régime. En réalité, la majeure partie de leur menu est très différente :

  • environ 70 % : des oiseaux marins, principalement des puffins à queue en coin, surnommés localement « mutton birds » ;
  • environ 20 % : des tortues, des serpents de mer et des poissons ;
  • environ 5 % : des déchets organiques issus du bétail.

Les relevés acoustiques montrent par ailleurs que les requins-tigres fréquentent Headstone Bay même quand aucun déchet de vache n’est jeté. Cette baie abrite aussi la plus vaste colonie de ces puffins sur Norfolk Island, ce qui en ferait surtout un véritable « self-service » d’oiseaux marins.

Un carrefour pour plusieurs espèces de requins

Les travaux de l’université Flinders ne se limitent pas aux requins-tigres. Les scientifiques ont relevé la présence d’autres espèces de squales autour de l’île, attirées, elles, par les restes de poissons.

Les requins cuivrés (dusky whalers) et les requins des Galápagos viennent régulièrement près des pontons de pêche, en particulier l’après-midi, au moment où les pêcheurs nettoient leurs prises et jettent les viscères à la mer.

Des grands requins blancs évoluent aussi dans les eaux de Norfolk Island, même s’ils n’ont pas été étudiés dans cette campagne précise. Un pêcheur local, Scotty Greenwood, raconte un épisode marquant survenu il y a une dizaine d’années, lorsqu’il était sur un petit bateau en plastique de 4,20 mètres avec un ami.

Selon son récit, un grand requin blanc a percuté l’arrière de l’embarcation « comme un phoque », la faisant presque chavirer. L’animal aurait ensuite bondi hors de l’eau à côté du bateau, avant de revenir frapper une seconde fois. Greenwood n’a appris que plus tard que les mâles grands blancs peuvent se comporter ainsi envers les femelles pour les retourner lors de l’accouplement.

Des géants… mais jugés plutôt placides

Malgré ces tailles impressionnantes et la présence de plusieurs espèces de requins, aucun décès dû à une attaque de requin n’a jamais été enregistré à Norfolk Island, indique The Sydney Morning Herald.

Pour les professionnels de la mer, ces grands prédateurs restent donc des voisins, parfois intimidants, mais rarement vus comme une menace directe. Scotty Greenwood décrit les requins-tigres de l’île comme « assez placides et prévisibles ».

Le guide de chasse sous-marine et surfeur local Jamie Ryves, 44 ans, tient un discours similaire. Il compare Norfolk Island à des destinations touristiques comme Hawaii, où des plongées en cage avec les requins sont organisées en attirant les animaux par de la nourriture. À Norfolk, rien de tel : pas de cages, pas de nourrissage organisé pour les touristes.

Selon lui, les requins-tigres locaux sont « en réalité très timides » et le comportement du plongeur joue un rôle clé : « Il faut garder le corps bien profilé, bouger très lentement, plonger en s’éloignant d’eux et les laisser venir vers vous pour réussir à les approcher », explique-t-il. Il dit ne pas se sentir menacé en leur présence.

À Norfolk Island, malgré des requins-tigres parmi les plus grands connus, aucun décès n’est recensé, un contraste fort avec l’image de “mangeur d’hommes”.

Un suivi scientifique de haute précision

Pour étudier ces animaux, l’équipe de Charlie Huveneers s’appuie sur des balises électroniques, des mesures détaillées et un suivi dans le temps. Le pêcheur professionnel Luke Fitzpatrick, 30 ans, emmène les chercheurs en mer à bord d’un bateau en aluminium, plus robuste que celui qu’il utilise pour ses sorties de pêche touristique.

Une fois un requin capturé, les scientifiques maintiennent l’animal le long de la coque sans le blesser, à l’aide de cordages et de tuyaux d’eau de mer. Ils mesurent précisément sa longueur à l’aide d’un ruban gradué, puis fixent une balise à sa nageoire. « Ce sont des créatures vraiment impressionnantes, surtout les plus grands », confie Fitzpatrick au journal australien.

Les balises ont permis de montrer que ces requins-tigres fréquentent surtout Norfolk Island entre octobre et avril. Les requins cuivrés et des Galápagos, eux, restent présents toute l’année. L’équipe a aussi mis en évidence une fidélité surprenante au site : près de neuf requins-tigres sur dix, suivis sur plusieurs saisons, sont revenus au moins une fois autour de l’île.

Un individu particulièrement voyageur a ainsi parcouru au moins 17 000 kilomètres en 468 jours, reliant la Nouvelle-Calédonie, la Grande Barrière de corail, Norfolk Island, les îles Chesterfield et la Nouvelle-Zélande, avant de repasser à proximité de Norfolk.

Requins-tigres et côtes françaises : quelle situation ?

Pour un lecteur français, la question se pose aussitôt : voit-on des requins-tigres de ce type près de la France métropolitaine ? La réponse est non. Cette espèce fréquente surtout les eaux tropicales et subtropicales. Elle est observée notamment dans l’océan Indien, autour de la Réunion ou de Mayotte, ainsi que dans certaines zones de Polynésie française et de Nouvelle-Calédonie.

Autour de la métropole, les requins rencontrés appartiennent à d’autres espèces (comme le requin bleu ou certains requins de profondeur). Les cas de morsures restent très rares et concernent surtout les territoires ultramarins où les eaux chaudes accueillent davantage de grands prédateurs.

En France, la gestion de la sécurité liée aux requins mobilise surtout les préfectures, les autorités maritimes et les services de secours en mer, en lien avec les scientifiques de l’Ifremer ou des universités. Les politiques varient selon les territoires : filets de protection, surveillance accrue, fermetures temporaires de plages, information du public.

Contrairement à Norfolk Island, il n’existe pas, à proximité immédiate d’îles françaises, un site unique où des déchets de bétail seraient régulièrement déversés en mer. Lorsque des restes de poissons sont rejetés près des ports ou des pontons, cela peut attirer des requins opportunistes, mais ces pratiques font l’objet d’une vigilance accrue, notamment dans les zones où les activités nautiques sont importantes.

Un terme technique, un risque bien réel : l’« attirance alimentaire »

Le cas de Norfolk Island illustre un point souvent discuté dans les territoires côtiers : l’« appâtage » ou « feeding », c’est-à-dire le fait d’attirer des requins en leur fournissant de la nourriture, de façon volontaire (tourisme de plongée) ou involontaire (déchets jetés en mer).

Dans le Pacifique, comme ailleurs, les biologistes marins craignent qu’un nourrissage répété à des endroits fixes ne modifie le comportement des animaux. Les requins peuvent associer certains lieux, certains sons ou même la présence de bateaux à une source de nourriture facile. Cela peut les rendre plus insistants, voire plus hardis envers les humains.

Sur Norfolk Island, l’étude montre toutefois que l’alimentation d’origine humaine, en l’occurrence les déchets de bovins, reste minoritaire dans le régime des requins-tigres. Le cœur de leur croissance spectaculaire vient plutôt de proies sauvages très énergétiques, comme les oiseaux de mer, combinées à une pression humaine faible et à la possibilité de vieillir longtemps.

Pour les autorités comme pour les scientifiques, ce type de résultat fournit un argument important : réduire les rejets organiques en mer limite les risques de mauvaise cohabitation, sans empêcher les requins de se nourrir naturellement dans un écosystème déjà très favorable.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Défiler vers le haut