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Pendant 50 ans, Canada et Danemark se sont disputés cet îlot en s’échangeant des bouteilles d’alcool : ils viennent de créer la plus récente frontière terrestre du monde

Pendant 50 ans, Canada et Danemark se sont disputés cet îlot en s'échangeant des bouteilles d'alcool : ils viennent de créer la plus récente frontière terrestre du monde

Perdu dans l’Arctique, un minuscule rocher inhabité au large du Canada et du Groenland a longtemps attisé les convoitises d’Ottawa et de Copenhague.

Entre le Canada et le Danemark, la rivalité n’a pas pris la forme de blindés ni de sanctions, mais de drapeaux et de bouteilles d’alcool déposés sur un bout de roche glacé. Pendant un demi-siècle, ce litige symbolique autour de l’île Hans, raconté par le site de géographie en ligne Strange Maps, a pourtant bloqué la définition complète de la frontière entre le Groenland, territoire autonome du royaume danois, et l’Arctique canadien. Il vient d’aboutir à la création de la plus récente frontière terrestre officielle de la planète.

Un rocher perdu entre le Canada et le Groenland

L’objet du litige s’appelle île Hans, connue localement sous le nom inuite Tartupaluk. Ce n’est qu’un bloc rocheux de 1,3 km², totalement inhabité, posé à 80° de latitude nord dans les eaux glacées du chenal Kennedy, à mi-chemin entre l’île canadienne d’Ellesmere et la côte du Groenland.

Ellesmere est l’île la plus septentrionale du Canada, intégrée au territoire du Nunavut, où les Inuits disposent d’une large autonomie politique depuis 1999. En face, le Groenland forme, depuis 1979, une région autonome au sein du royaume du Danemark. Dans les deux cas, la gestion quotidienne relève des autorités locales, mais la délimitation des frontières internationales reste entre les mains des gouvernements nationaux d’Ottawa et de Copenhague.

Le différend naît au début des années 1970. Les deux États négocient alors leur frontière maritime en Arctique, l’une des premières au monde tracée à l’aide d’un ordinateur. Toutes les coordonnées sont fixées, sauf un point noir : Hans Island, située exactement au milieu du chenal. Chacun la revendique.

Coincée au centre du chenal Kennedy, l’île Hans bloquait la jonction entre deux points de frontière, laissant pendant des décennies un « trou » sur les cartes officielles.

Au-delà de la symbolique, l’enjeu est double : l’île sert de zone de chasse pour les habitants de la région et, surtout, la possession d’un territoire insulaire entraîne des droits sur les eaux territoriales et les ressources potentielles du sous-sol marin, notamment les hydrocarbures.

Une « guerre de l’alcool » à coups de drapeaux et de bouteilles

Malgré ce contexte stratégique, le conflit est resté remarquablement bon enfant. Il est passé à la postérité sous le surnom de « guerre de l’alcool » en raison d’un rituel entamé en 1984. Cette année-là, des Canadiens se rendent sur l’île, y plantent un drapeau national et laissent une bouteille de whisky Canada Club pour marquer symboliquement la souveraineté d’Ottawa.

La réponse danoise ne tarde pas. Toujours en 1984, un ministre de Copenhague se déplace à son tour sur Hans Island. Il remplace la bannière canadienne par le drapeau danois, dépose une bouteille de schnaps Gammel Dansk, accompagnée d’un petit mot : « Bienvenue sur l’île danoise. »

Au fil des ans, militaires et responsables politiques des deux pays perpétuent cette tradition. Chaque passage donne lieu à un remplacement de drapeau, à un message manuscrit et à une nouvelle bouteille d’alcool laissée pour le visiteur suivant.

  • drapeau canadien contre drapeau danois ;
  • whisky Canada Club contre schnaps Gammel Dansk ;
  • messages amicaux plutôt que communiqués belliqueux.

Cette mise en scène presque folklorique ne doit toutefois pas masquer une évolution plus sérieuse. L’Arctique se réchauffe et devient plus accessible à la navigation. Son importance stratégique augmente, tant pour les routes maritimes que pour l’accès aux ressources. Dans ce contexte, laisser perdurer un différend frontalier, même limité à un îlot de roche, commence à ressembler à une imprudence diplomatique.

Des négociations marathon pour une frontière de 1,2 km

Conscients de ces enjeux, le Canada et le Danemark décident d’accélérer leurs discussions. En novembre 2021, les délégations se retrouvent en terrain neutre, à Reykjavik, capitale de l’Islande, pour des négociations intensives. Objectif : solder enfin le dossier Hans Island et clarifier les derniers points de la frontière maritime.

En juin, un accord est annoncé. Contrairement à ce qui avait un temps été envisagé, il ne s’agit pas d’une copropriété de l’île, mais d’un partage pur et simple. L’île Hans est coupée en deux entre les deux États.

La plus récente frontière terrestre du monde suit une gorge naturelle qui fend l’île du nord au sud et s’étend sur 1,2 km.

Plutôt qu’un tracé rectiligne calqué sur la ligne médiane du chenal Kennedy, les géographes ont choisi une ligne qui suit un relief naturel, une sorte de gorge rocheuse marquant le paysage de l’île. La longueur totale de cette nouvelle frontière terrestre avoisine les trois quarts de mile, soit 1,2 km.

Au-delà de ce partage symbolique, les négociateurs règlent aussi « des petits détails » sur l’ensemble de la frontière maritime entre le Canada et le Groenland. À 3 882 km, il s’agit de la plus longue frontière maritime du monde. Chaque ajustement compte pour clarifier les responsabilités, les droits de pêche ou encore les éventuels forages futurs.

Un message adressé aux autres puissances

L’accord modifie sensiblement la carte de l’Arctique danois. Selon la chaîne d’information danoise TV2, la zone maritime placée sous la responsabilité du Groenland s’agrandit de l’équivalent de la surface cumulée de plusieurs grandes régions danoises, dont la péninsule du Jutland et les îles de Funen et de Seeland. Pour situer l’échelle, l’île Hans elle-même est comparée, au Danemark, à la minuscule île de Sprogø.

Pour Copenhague, l’enjeu est aussi politique. Le ministre danois des Affaires étrangères, Jeppe Kofoed, insiste sur la portée internationale de ce compromis. « Cet accord envoie un signal clair au monde, que les différends frontaliers peuvent être résolus sur la base du droit international, de manière pragmatique et pacifique, où toutes les parties sortent gagnantes », explique-t-il, cité par Strange Maps.

« Un signal important à envoyer alors qu’il y a tant de guerre et d’agitation dans le monde », insiste le chef de la diplomatie danoise.

La comparaison implicite vise les conflits où la force prime sur la négociation. En Arctique, plusieurs États – Russie, États-Unis, pays nordiques – avancent leurs pions. Le règlement paisible d’un différend, même modeste, permet au Canada et au Danemark d’afficher une image de partenaires respectueux du droit international.

L’accord n’est toutefois pas encore pleinement effectif. Il doit être ratifié par les parlements nationaux des deux pays, mais aussi par les assemblées du Nunavut et du Groenland, les territoires directement concernés.

Ce que cela change (ou non) pour les habitants et la navigation

Pour les habitants du Grand Nord, la principale conséquence se joue en termes de clarté juridique. Les chasseurs locaux savent désormais sur quelle partie de l’île s’appliquent les règles danoises ou canadiennes. Les marines et gardes-côtes disposent d’un tracé précis pour organiser leurs patrouilles.

Sur le plan de la navigation, la normalisation de la frontière s’inscrit dans un mouvement plus large de sécurisation des routes arctiques. À mesure que la banquise se réduit, certains passages deviennent plus accessibles plusieurs mois par an. Savoir dans quelles eaux on navigue et à quelles autorités on doit s’adresser réduit les risques d’incident diplomatique.

L’exemple de Hans Island illustre aussi la manière dont un point minuscule sur la carte peut peser politiquement. Tant que le litige n’était pas réglé, il constituait un précédent pour d’autres conflits frontaliers. Devenu un cas de compromis réussi, il peut au contraire servir de référence.

Frontières terrestres : où en est la France ?

Pour un lecteur français, ce dossier arctique rappelle que la définition des frontières reste un sujet vivant. En métropole, la France partage des frontières terrestres avec plusieurs voisins (Allemagne, Espagne, Italie, Belgique, Luxembourg, Suisse, Andorre, Monaco), toutes stabilisées depuis longtemps et codifiées par des traités bilatéraux.

La compétence pour délimiter une frontière relève en France du gouvernement et du Parlement, à travers des accords internationaux ratifiés. Les communes ou régions transfrontalières peuvent coopérer, mais n’ont pas la main sur le tracé lui-même. Ce schéma est similaire à celui observé au Canada ou au Danemark : même si le Nunavut et le Groenland jouissent d’une large autonomie, ce sont les capitales nationales qui négocient les limites internationales, avant validation par les assemblées locales concernées.

Des ajustements très techniques existent aussi côté français, souvent pour clarifier le tracé d’un cours d’eau frontalier, ou pour régler des questions de gestion de ponts, de barrages ou de zones portuaires. Ils donnent lieu à des conventions détaillées, beaucoup moins spectaculaires qu’une « guerre de l’alcool », mais guidées par la même logique : éviter que des imprécisions territoriales ne se transforment en problème politique.

La valeur géopolitique croissante de l’Arctique

Le cas de Hans Island s’inscrit enfin dans une évolution plus large : l’Arctique attire de plus en plus l’attention des États riverains. La fonte accélérée des glaces ouvre l’hypothèse de routes maritimes plus courtes entre l’Europe et l’Asie et renforce les intérêts liés aux ressources naturelles. D’où la volonté des pays concernés de verrouiller juridiquement leurs prétentions.

Pour comprendre ce processus, il faut rappeler qu’en droit international de la mer, la possession d’une île permet de revendiquer des eaux territoriales et parfois une zone économique exclusive, dans laquelle l’État exerce des droits souverains sur les ressources. Même un îlot inhabité comme Hans Island peut servir de point d’appui à ces revendications, d’où l’attention qu’il a attirée.

À terme, la manière dont le Canada et le Danemark ont géré ce litige pourrait inspirer d’autres dossiers, y compris pour des enjeux plus lourds. Un différend limité, mais bien réglé, peut servir d’exemple dans les discussions internationales, en montrant qu’un compromis pragmatique, ancré dans le droit, peut être préféré à l’escalade.

Questions fréquentes

Pourquoi l'île Hans était-elle si importante pour le Canada et le Danemark ?

Au-delà du symbole de souveraineté, la possession de l'île entraîne des droits sur les eaux territoriales et les ressources du sous-sol marin, notamment les hydrocarbures. Elle sert également de zone de chasse pour les habitants locaux.

Qu'est-ce que la « guerre de l'alcool » exactement ?

À partir de 1984, le Canada et le Danemark ont alterné leurs visites sur l'île en y plantant leurs drapeaux respectifs et en laissant des bouteilles d'alcool (whisky Canada Club pour le Canada, schnaps Gammel Dansk pour le Danemark) accompagnées de messages amicaux.

Comment l'accord de 2022 a-t-il résolu le conflit ?

L'île Hans a été divisée en deux parts égales suivant une gorge rocheuse naturelle qui fend l'île du nord au sud, créant une frontière terrestre de 1,2 km. Cet accord clarifie aussi la frontière maritime de 3 882 km entre le Canada et le Groenland.

Quel est le message politique envoyé par cet accord ?

Selon le ministre danois des Affaires étrangères, cet accord démontre que les différends frontaliers peuvent être résolus pacifiquement sur la base du droit international, contrairement à d'autres conflits mondiaux basés sur la force.

L'accord est-il déjà en vigueur ?

Non, l'accord doit encore être ratifié par les parlements nationaux des deux pays ainsi que par les assemblées du Nunavut et du Groenland, les territoires directement concernés.

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