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Ils entendent parfaitement la musique mais ne ressentent rien : les scientifiques ont trouvé ce qui se déconnecte dans leur cerveau

Ils entendent parfaitement la musique mais ne ressentent rien : les scientifiques ont trouvé ce qui se déconnecte dans leur cerveau

En Espagne, des chercheurs ont mis en lumière une minorité de personnes pour qui la musique ne procure strictement aucun plaisir.

Dans un article publié dans la revue scientifique Trends in Cognitive Sciences et relayé par le site d’actualité scientifique SciTechDaily, une équipe de neuroscientifiques, principalement basée à l’université de Barcelone, détaille un trouble rare : certaines personnes entendent parfaitement la musique, comprennent les mélodies, mais ne ressentent aucune émotion agréable. Leur cerveau présente une déconnexion précise entre les zones qui analysent les sons et celles qui gèrent la récompense.

Un trouble méconnu : l’« anhédonie musicale spécifique »

Ce phénomène ne date pas d’hier. Il y a une dizaine d’années, des chercheurs ont identifié un petit groupe d’individus pour qui la musique reste totalement neutre, malgré une audition normale et une capacité intacte à apprécier d’autres plaisirs du quotidien.

Les scientifiques ont baptisé ce trouble « anhédonie musicale spécifique ». Le terme « anhédonie » désigne, en psychiatrie, la difficulté ou l’incapacité à ressentir du plaisir. Ici, elle ne concerne qu’un domaine très précis : la musique.

Les personnes concernées entendent les notes et perçoivent le rythme, mais leur cerveau ne transforme pas ces informations en plaisir.

Fait clé : ces individus continuent à éprouver de la joie pour d’autres activités. Ils peuvent aimer manger, ressentir une forte satisfaction après un gain d’argent ou prendre du plaisir dans leurs relations sociales. Ce n’est donc pas une dépression généralisée, ni une défaillance globale du système de récompense.

Comment les chercheurs repèrent ces personnes sans plaisir musical

Pour ne pas se fier seulement à des témoignages, l’équipe a conçu un outil standardisé : le « Barcelona Music Reward Questionnaire » (BMRQ), un questionnaire visant à mesurer l’intensité de la réponse d’une personne à la musique.

Ce questionnaire explore cinq grandes dimensions du plaisir musical :

  • L’impact émotionnel : la musique donne-t-elle facilement la chair de poule, fait-elle pleurer ou frissonner ?
  • La régulation de l’humeur : sert-elle à se calmer, se motiver, se réconforter ?
  • La dimension sociale : la musique joue-t-elle un rôle lors de fêtes, concerts, moments partagés ?
  • Le mouvement et la danse : pousse-t-elle à bouger, taper du pied, danser ?
  • La recherche de nouveautés : la personne aime-t-elle découvrir des artistes, collectionner des morceaux, organiser des playlists ?

Les personnes atteintes d’anhédonie musicale spécifique affichent des scores très bas dans chacune de ces catégories. Pour elles, la musique ne sert ni à gérer les émotions, ni à créer du lien, ni à faire la fête. Elle reste un bruit structuré, sans valeur affective.

Ce que montrent les images du cerveau

Les neuroscientifiques se sont ensuite tournés vers l’imagerie cérébrale, notamment l’IRM fonctionnelle (IRMf), pour observer ce qui se passe dans le cerveau face à la musique.

Premier constat : les régions auditives fonctionnent normalement. Le cerveau analyse correctement les sons, les hauteurs, le tempo, la structure des morceaux. Rien n’indique un problème d’audition ou de compréhension musicale de base.

Là où tout change, c’est dans le circuit de la récompense, ce réseau de régions cérébrales qui réagit habituellement à ce qui procure du plaisir, comme la nourriture, le sexe, certaines drogues ou les œuvres d’art.

Exposées à la musique, les personnes anhédoniques montrent une faible activation du circuit de récompense, alors que ce même circuit réagit normalement à un gain d’argent.

Autrement dit, le système de récompense est opérationnel, mais il ne s’active pas lors de l’écoute musicale. Pour les chercheurs, la clé se situe dans la connectivité entre les deux réseaux :

  • le réseau auditif, qui traite les sons et la structure musicale ;
  • le circuit de récompense, qui attribue une valeur agréable ou non à une expérience.

Le neuroscientifique Josep Marco-Pallarés, de l’université de Barcelone, souligne que la cause principale est cette « déconnectivité » entre les deux systèmes, et non un dysfonctionnement général du circuit de récompense.

Vers une nouvelle manière de comprendre le plaisir

Les travaux présentés dans Trends in Cognitive Sciences remettent en cause une idée longtemps dominante en neurosciences : celle d’un système de récompense qui fonctionnerait comme un bloc, de façon globale, « tout ou rien ».

Le neuroscientifique Ernest Mas-Herrero, également de l’université de Barcelone, explique que la réaction à une récompense ne dépend pas seulement du bon fonctionnement du circuit de plaisir lui-même. Elle dépend aussi de la manière dont ce circuit se connecte aux zones spécialisées pour chaque type de récompense, qu’il s’agisse de sons musicaux, de signaux alimentaires ou d’interactions sociales.

Cette approche ouvre la voie à l’idée d’anhédonies spécifiques : une personne pourrait, par exemple, ressentir très peu de plaisir pour la nourriture mais être très sensible à la musique, ou l’inverse.

Les chercheurs envisagent l’existence d’anhédonies ciblées, liées à des connectivités déficientes entre certaines aires sensorielles et le circuit de récompense.

Quelle origine pour cette absence de plaisir musical ?

Les causes exactes de cette anhédonie restent floues. Selon les auteurs cités par SciTechDaily, génétique et environnement semblent se combiner.

Une étude récente menée auprès de jumeaux laisse penser que les gènes pourraient expliquer jusqu’à 54 % de la capacité à apprécier la musique. Le reste pourrait venir de l’histoire personnelle, de l’exposition à la musique dans l’enfance, du contexte familial ou culturel.

Les chercheurs collaborent désormais avec des généticiens pour tenter de repérer des gènes associés à cette anhédonie musicale spécifique. Ils s’intéressent aussi à une question clé pour les personnes concernées : ce trait reste-t-il stable toute la vie, ou peut-il évoluer, voire s’inverser avec le temps ou certains entraînements ?

Quelles implications pour d’autres troubles, comme la dépression ou les addictions ?

Cette condition rare offre un modèle intéressant pour comprendre d’autres troubles liés au plaisir, comme l’anhédonie généralisée observée dans certains épisodes dépressifs, les addictions ou certains troubles du comportement alimentaire.

Pour Josep Marco-Pallarés, la méthode utilisée pour la musique pourrait servir à examiner la réaction du cerveau à d’autres récompenses : nourriture, interactions sociales, objets de collection, sport, etc. L’objectif serait de repérer des profils précis de réponse au plaisir, plutôt que de parler d’un manque de plaisir global.

Les scientifiques évoquent par exemple une éventuelle « anhédonie spécifique à la nourriture », qui résulterait non pas d’un dysfonctionnement total du circuit de récompense, mais d’une mauvaise connexion entre les zones qui traitent les signaux alimentaires (goût, odeur, texture) et ce circuit de la récompense.

Ce que cela change pour un lecteur en France

Les travaux cités par SciTechDaily se déroulent principalement en Espagne et au Canada, mais la question concerne potentiellement n’importe quel pays, y compris la France. Une personne française peut parfaitement se reconnaître dans cette description : aucune émotion à l’écoute d’un morceau, malgré une vie affective et sociale normale.

En France, de telles situations sont parfois prises à tort pour un manque d’intérêt culturel, un « désamour » de la musique, voire un trait de personnalité. Or, les données de neurosciences montrent qu’il peut s’agir d’un profil cérébral particulier et stable, sans lien direct avec l’intelligence, la culture ou le goût pour d’autres arts.

Aspect Personne sans trouble Personne avec anhédonie musicale spécifique
Réaction émotionnelle à la musique Frissons, joie, nostalgie possibles Neutralité, absence d’émotion agréable
Audition et analyse des sons Normales Normales
Plaisir pour d’autres récompenses (repas, gains…) Présent Présent
Activation du circuit de récompense avec la musique Élevée Faible

Pour un médecin, un psychologue ou un orthophoniste français, ces résultats peuvent aider à distinguer un manque d’exposition ou d’éducation musicale d’un véritable profil neurocognitif particulier. Ils rappellent aussi que l’absence de plaisir musical n’implique pas forcément un trouble psychiatrique global.

Un intérêt croissant pour la musique en neurosciences

La musique sert de plus en plus de « laboratoire naturel » pour étudier comment le cerveau gère les émotions, l’anticipation, la récompense. Les financements mentionnés dans l’article scientifique – Fonds européen de développement régional, ministère espagnol de la Science et de l’Innovation, gouvernement de Catalogne, Instituts de recherche en santé du Canada et Fondation pour l’Audition à Paris – illustrent cet intérêt international.

Pour le public, ces travaux permettent aussi de mieux comprendre certains ressentis du quotidien. Par exemple, la capacité de la musique à modifier l’humeur, utilisée dans les thérapies musicales, s’explique par l’activation répétée du circuit de la récompense et par la manière dont ce circuit dialogue avec les zones des émotions.

Un terme technique à retenir : la connectivité fonctionnelle

Un concept central de cette recherche est la « connectivité fonctionnelle ». Il s’agit de la façon dont différentes régions du cerveau s’activent ensemble, en réseau, lors d’une tâche donnée. Dans l’anhédonie musicale spécifique, les zones auditives et le circuit de récompense ne « s’allument » pas de manière coordonnée.

Cette notion aide à comprendre pourquoi deux personnes qui entendent parfaitement la même chanson ne vivent pas du tout la même expérience intérieure. Chez l’une, le réseau auditif transmet efficacement l’information aux régions de la récompense : la musique devient source de plaisir. Chez l’autre, le message se perd en route.

Ces différences de connectivité pourraient, à terme, orienter de nouvelles approches de prise en charge pour certains troubles liés au plaisir. Même si, pour l’anhédonie musicale spécifique, les chercheurs ne savent pas encore si ce profil peut être modifié, leur travail dessine un paysage plus nuancé de la façon dont le cerveau gère ce qui nous fait – ou non – vibrer.

Questions fréquentes

Les personnes atteintes d'anhédonie musicale sont-elles sourdes ?

Non. Elles entendent parfaitement la musique, comprennent les mélodies et le rythme. Le problème se situe uniquement dans le plaisir ressenti, pas dans l'audition.

Qu'est-ce que le Barcelona Music Reward Questionnaire ?

C'est un questionnaire standardisé créé par les chercheurs pour mesurer l'intensité du plaisir musical chez une personne. Il explore cinq dimensions : l'impact émotionnel, la régulation de l'humeur, la dimension sociale, le mouvement et la recherche de nouveautés.

Est-ce une forme de dépression ?

Non. Les personnes atteintes d'anhédonie musicale spécifique continuent à ressentir du plaisir pour d'autres activités : manger, gagner de l'argent, interactions sociales. Seul le plaisir musical est absent.

D'où vient ce trouble ?

Les causes exactes restent floues, mais selon les chercheurs, la génétique pourrait expliquer environ 54 % de la capacité à apprécier la musique, le reste venant de l'histoire personnelle, l'exposition musicale dans l'enfance et le contexte familial ou culturel.

Ce trouble peut-il changer au cours de la vie ?

Les chercheurs se posent cette question clé et n'ont pas encore de réponse. Ils étudient actuellement si ce trait reste stable ou peut évoluer, voire s'inverser avec le temps ou certains entraînements.

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