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Ne pas avoir d’enfants ne rend pas moins heureux : selon une étude, c’est en avoir plus que souhaité qui change tout

Ne pas avoir d'enfants ne rend pas moins heureux : selon une étude, c'est en avoir plus que souhaité qui change tout

En Allemagne, une vaste étude révèle que le vrai risque pour le bien-être ne vient pas de l’absence d’enfants, mais d’un décalage avec le nombre d’enfants réellement souhaité.

Basée sur les réponses de près de 24 000 adultes en Allemagne, une étude publiée dans la revue scientifique Journal of Personality, présentée par le média spécialisé PsyPost, vient bousculer une idée largement répandue : ne pas avoir d’enfants, qu’il s’agisse d’un choix ou d’une contrainte, ne serait pas synonyme de vie moins heureuse. Ce serait plutôt le fait d’avoir plus d’enfants que désiré au départ qui pèserait sur la satisfaction de vie et l’équilibre émotionnel.

Une question simple : combien d’enfants vouliez-vous vraiment ?

La recherche a été menée en Allemagne à partir d’un vaste panel de 23 843 adultes, âgés de 18 à 100 ans, vivant en ménages ordinaires. Les participants ont d’abord dû répondre à une question clé : quel est, pour vous, le nombre idéal d’enfants si aucun obstacle ne se présentait ?

Les chercheurs ont ensuite comparé ce nombre idéal au nombre réel d’enfants biologiques. Sur cette base, cinq catégories ont été définies :

  • les parents « comblés », dont le nombre d’enfants correspond à l’objectif initial ;
  • les parents « en manque », qui auraient voulu davantage d’enfants ;
  • les parents « au-delà du souhait », qui ont plus d’enfants qu’ils n’en désiraient au départ ;
  • les personnes involontairement sans enfants ;
  • les personnes volontairement sans enfants, qui ne souhaitaient pas en avoir.

Derrière ces catégories, un concept central : le « décalage de fécondité » (ou fertility mismatch), c’est-à-dire l’écart entre le projet familial initial et la réalité. C’est ce décalage, plus que la parentalité ou l’absence d’enfants en tant que telle, qui apparaît déterminant pour le bien-être.

Ce que les chercheurs ont mesuré concrètement

Pour évaluer le bien-être, l’équipe dirigée par la psychologue du développement Laura Buchinger, de l’université Humboldt de Berlin, a examiné plusieurs dimensions :

  • la satisfaction de vie globale (sur une échelle de 0 à 10) ;
  • la satisfaction dans la vie familiale ;
  • la satisfaction au travail ;
  • un « équilibre émotionnel », construit à partir de la fréquence des émotions positives (joie, bonheur) et négatives (colère, tristesse), notées sur une échelle en cinq points.

Les résultats tiennent même après prise en compte de facteurs comme le revenu, l’emploi ou la situation de couple, afin d’éviter de confondre l’effet du nombre d’enfants avec celui des difficultés économiques ou relationnelles.

Les parents qui ont plus d’enfants qu’ils ne le souhaitaient initialement déclarent, en moyenne, une satisfaction de vie et un équilibre émotionnel plus faibles, même en tenant compte de leur niveau de revenus, de leur emploi et de leur situation de couple.

Avoir plus d’enfants que souhaité, un vrai coût pour le bien-être

Le résultat le plus net concerne les parents « au-delà du souhait » : ceux qui ont eu plus d’enfants qu’ils ne l’avaient imaginé. Cette catégorie présente des scores plus bas sur l’ensemble des indicateurs de bien-être :

  • satisfaction de vie globale plus faible ;
  • satisfaction familiale moindre ;
  • équilibre émotionnel dégradé, avec davantage d’émotions négatives.

Laura Buchinger nuance toutefois l’ampleur de l’effet. Interrogée par PsyPost, elle indique que ces écarts restent « significatifs mais pas dramatiques » à l’échelle du quotidien. Elle illustre : pour la satisfaction de vie, la baisse moyenne correspond environ à un quart d’écart-type, soit quelque chose comme passer d’un ressenti « plutôt satisfait » à « un peu moins que plutôt satisfait ».

Derrière ces chiffres, se profilent des contraintes très concrètes : charge mentale accrue, organisation compliquée, tensions financières, fatigue chronique, moins de temps pour soi ou pour le couple. C’est l’idée d’avoir « dépassé son projet » qui semble peser sur l’appréciation générale de sa vie.

Moins d’enfants que prévu… ou pas d’enfants du tout : pas de baisse automatique du bonheur

À l’inverse, les résultats sur les personnes ayant moins d’enfants que souhaité – y compris celles sans enfants, par choix ou non – vont à rebours de nombreux clichés.

Dans cette étude, trois groupes ne présentent pas, en moyenne, de niveau de bien-être systématiquement plus faible que les parents ayant atteint leur objectif :

  • les personnes involontairement sans enfants ;
  • les personnes sans enfants par choix ;
  • les parents qui auraient aimé avoir plus d’enfants.

Une fois pris en compte le revenu, l’emploi et la situation de couple, le fait de ne pas avoir d’enfants, que ce soit par choix ou par circonstances, n’est pas associé à un moindre bien-être. Dans certaines analyses, l’absence d’enfants apparaît même liée à un niveau de bien-être légèrement plus élevé.

Autrement dit, la simple absence d’enfants ne condamne pas à une vie moins heureuse. Les trajectoires de vie sans parentalité, qu’elles soient choisies ou subies, peuvent conduire à des niveaux de satisfaction comparables, voire parfois supérieurs, à ceux d’une vie avec enfants.

Le rôle de l’âge : le temps qui reste change la donne

L’étude montre que l’âge modifie le lien entre le nombre d’enfants et le bien-être. Chez les plus jeunes et les adultes d’âge moyen, vouloir plus d’enfants que l’on en a déjà ne s’accompagne pas nécessairement d’un mal-être particulier. Une explication proposée par l’équipe : ces personnes ont encore le sentiment de disposer de temps pour atteindre leur objectif familial.

La situation change chez les plus âgés. Parmi les adultes ayant dépassé l’âge habituel de procréer, ne pas avoir atteint le nombre d’enfants souhaité est associé à une satisfaction de vie et à un équilibre émotionnel plus bas. Une fois la « fenêtre de fécondité » refermée, le sentiment de manque peut donc devenir plus pesant.

Selon les chercheurs, les désirs de fécondité ne tendent à rejoindre la réalité qu’à partir de 75 ans, âge où la plupart des adultes ont définitivement achevé leur trajectoire familiale.

Religion, normes locales, crèches : peu d’impact mesurable

Les chercheurs s’attendaient à ce que le contexte joue un rôle : religiosité locale, normes familiales, qualité et disponibilité des modes de garde. Ils ont donc ajouté au modèle des données régionales sur :

  • la fréquentation religieuse ;
  • les normes familiales plus ou moins conservatrices ;
  • l’offre de garde d’enfants et sa qualité.

L’hypothèse était double : vivre dans une région très conservatrice, où la famille nombreuse est valorisée, pourrait rendre l’absence d’enfants ou le petit nombre d’enfants plus douloureux ; à l’inverse, dans des zones où les modes de garde sont rares ou de faible qualité, avoir plus d’enfants que souhaité pourrait s’avérer particulièrement lourd.

Les données ne vont pas dans ce sens. L’étude ne trouve quasiment pas de preuves d’un effet marqué de ces facteurs contextuels sur le lien entre décalage de fécondité et bien-être. Laura Buchinger rappelle toutefois que ces résultats peuvent tenir aux limites des indicateurs disponibles, pas forcément assez fins pour saisir les nuances de chaque environnement régional.

Des limites méthodologiques assumées

Les auteurs insistent sur plusieurs limites de leur travail. D’abord, l’étude repose sur des données dites « transversales » : chaque personne a été interrogée une seule fois. Impossible, dans ces conditions, de trancher la question de la cause et de l’effet.

Un niveau de bien-être plus bas peut influencer la manière dont une personne évalue son nombre idéal d’enfants ou ressent l’écart avec sa situation réelle, reconnaît Laura Buchinger.

Autre élément : la perception du « bon » nombre d’enfants évolue avec les époques. Des générations ayant grandi dans des contextes sociaux très différents peuvent formuler des souhaits familiaux distincts aujourd’hui, voire réinterpréter leur passé à la lumière de leur situation présente.

L’étude se concentre uniquement sur les enfants biologiques. Les vécus des parents adoptifs ou des beaux-parents ne sont donc pas intégrés, ce qui limite encore un peu la portée des conclusions.

Et en France, où en est le débat sur le nombre d’enfants et le bien-être ?

En France, les aspirations restent proches de celles observées en Allemagne ou dans d’autres pays d’Europe de l’Ouest : une grande partie de la population exprime le souhait d’avoir autour de deux enfants. Le débat public aborde régulièrement la question du « bon » nombre d’enfants à l’échelle individuelle, avec, en toile de fond, les enjeux démographiques et les politiques familiales.

Les travaux menés par des démographes et sociologues français convergent souvent sur un point : le décalage entre le nombre d’enfants souhaité et le nombre d’enfants effectivement eus existe aussi, alimenté par des facteurs matériels (emploi, logement, coût de la vie), mais aussi par l’évolution des aspirations personnelles, notamment chez les femmes.

En France, plusieurs dispositifs – allocations familiales, congés parentaux, modes de garde collectifs, aides fiscales – visent à soutenir les familles avec enfants. Ils peuvent alléger certains coûts liés à la parentalité, sans pour autant réduire à néant la charge temporelle et mentale, très fréquemment évoquée par les parents. Ces politiques n’éliminent donc pas entièrement le risque de ressentir un excès ou un manque par rapport au nombre d’enfants souhaité au départ.

Les sondages sur la parentalité montrent aussi une montée de la revendication de la « non-parentalité choisie » : en France comme en Allemagne, une partie des adultes exprime clairement ne pas vouloir d’enfants. Les résultats mis en avant par l’étude allemande peuvent ainsi résonner avec le débat français, en questionnant l’idée selon laquelle refuser la parentalité mènerait forcément à une vie plus triste ou incomplète.

Ce que cette étude change dans la façon de penser le projet d’enfant

Les travaux de l’équipe de Laura Buchinger invitent à déplacer légèrement le regard. Plutôt que d’opposer parents et non-parents, la question centrale devient : à quel point ma situation actuelle se rapproche-t-elle de ce que je désirais vraiment pour ma vie familiale ?

Situation familiale Tendance du bien-être observée
Nombre d’enfants correspondant au souhait initial Bien-être stable, niveau de satisfaction élevé
Plus d’enfants que souhaité Baisse mesurée de la satisfaction de vie et de l’équilibre émotionnel
Moins d’enfants que souhaité, avant la fin de la vie féconde Niveau de bien-être comparable, marge de manœuvre encore perçue
Moins d’enfants que souhaité, après la vie féconde Légère baisse de satisfaction et de l’équilibre émotionnel
Sans enfants par choix ou par contrainte Pas de baisse systématique, parfois bien-être légèrement supérieur

Pour un lecteur ou une lectrice, cette perspective peut aider à formuler différemment le projet d’enfant : réfléchir au nombre d’enfants réellement souhaité, à ce que cela implique comme organisation, mais aussi accepter que ce souhait puisse évoluer avec le temps.

Le « bien-être eudémonique », prochain chantier des chercheurs

Laura Buchinger annonce travailler désormais sur la manière dont les désirs de fécondité s’articulent avec la transition vers la ménopause, afin de suivre les changements de bien-être à une période charnière. Elle souhaite aussi intégrer davantage ce que les psychologues appellent le « bien-être eudémonique » : le sens donné à la vie, le sentiment de cohérence et de réalisation personnelle, au-delà de la simple satisfaction.

Appliquée au sujet des enfants, cette approche pourrait éclairer des trajectoires très différentes : parents épanouis avec un seul enfant, familles nombreuses satisfaites de leur choix, adultes sans enfants engagés dans des projets professionnels, associatifs ou créatifs qui structurent leur sentiment de vie réussie.

Pour beaucoup, la question ne se limite donc pas à « avoir ou ne pas avoir d’enfants », mais à construire une vie qui reste, autant que possible, fidèle à ses propres souhaits initiaux ou révisés, et à trouver des moyens d’ajuster ses attentes quand la réalité ne suit pas exactement le scénario imaginé.

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