RacingZone

Hansel et Gretel n’est pas un conte inventé : la famine du XIVe siècle qui a poussé des mères à abandonner leurs enfants

Hansel et Gretel n'est pas un conte inventé : la famine du XIVe siècle qui a poussé des mères à abandonner leurs enfants

Au XIVe siècle, une famine effroyable ravage l’Europe. Dans plusieurs chroniques, des mères affamées abandonnent, voire mangent, leurs propres enfants.

Ce décor de catastrophe bien réel, rappelé par le site d’actualité historique américain All That’s Interesting, serait à l’origine du célèbre conte Hansel et Gretel. Derrière la maison en pain d’épices et la sorcière, des chercheurs voient le reflet déformé d’une crise alimentaire qui a traumatisé l’Europe entre 1314 et 1322.

Un conte noir, bien plus proche de la réalité qu’on ne le pense

Hansel et Gretel, popularisé au XIXe siècle par les frères Grimm, raconte l’histoire de deux enfants que leurs parents, ruinés par la faim, projettent d’abandonner dans la forêt. Les enfants déjouent d’abord le plan en suivant un chemin de cailloux, puis se perdent après avoir tenté la même astuce avec des miettes de pain, dévorées par les oiseaux. Errants, ils tombent sur une maison de pain d’épices, piège tendu par une sorcière qui veut les engraisser pour les manger.

Abandon, famine, cannibalisme, meurtre : les thèmes du conte recoupent de manière troublante les témoignages de la grande famine du début du XIVe siècle en Europe.

Dans la version la plus connue, Gretel finit par pousser la sorcière dans son propre four. Les enfants s’enfuient avec son trésor et retrouvent leur père, leur marâtre ayant disparu. L’histoire se termine sur un « ils vécurent heureux », mais l’arrière-plan historique, lui, est tout sauf rassurant.

Les frères Grimm, collectionneurs d’un patrimoine traumatique

Jacob et Wilhelm Grimm, deux érudits allemands passionnés de langue et de folklore, publient à partir de 1812 leurs Contes pour les enfants et la maison (Kinder- und Hausmärchen). Ils ne visent pas d’abord un public enfantin, mais entendent préserver des récits oraux germaniques au moment où la culture allemande se sent menacée par l’influence française durant les guerres napoléoniennes.

Les premières éditions ne comportent pas d’illustrations enfantines. Elles sont accompagnées de nombreuses notes savantes, et les récits, loin d’être édulcorés, regorgent de violence : meurtres, mutilations, malédictions. Hansel et Gretel côtoie alors Cendrillon, Raiponce, Rumpelstiltskin, Blanche-Neige ou Le Petit Chaperon rouge dans un ensemble bien plus sombre que les versions modernes popularisées au XXe siècle.

D’après All That’s Interesting, la version de Hansel et Gretel retenue par les Grimm leur est racontée par une voisine, Henriette Dorothea Wild, grande narratrice de leur entourage, qui épousera plus tard Wilhelm. Mais les motifs qu’elle transmet remontent à des récits bien plus anciens, apparus plusieurs siècles avant les frères Grimm.

La grande famine de 1314-1322, matrice de l’horreur

Les chercheurs situent l’origine profonde de Hansel et Gretel dans les pays baltiques et l’Europe du Nord, en lien direct avec la grande famine de 1314-1322. Cette crise alimentaire majeure est provoquée par un dérèglement climatique brutal, lié notamment à une activité volcanique en Asie du Sud-Est et en Nouvelle-Zélande.

Pluies incessantes, hivers rigoureux, récoltes détruites : dans une Europe déjà en tension sur le plan alimentaire, la catastrophe est massive. Un historien cité par All That’s Interesting estime que la famine touche environ 400 000 km², 30 millions de personnes, et peut entraîner la mort d’un quart de la population dans certaines régions.

Chroniques estoniennes et irlandaises décrivent des scènes où des parents mangent leurs enfants et où des cadavres sont exhumés pour être consommés.

L’auteur William Rosen, dans son ouvrage The Third Horseman, évoque une chronique estonienne datée de 1315. On y lit que des « mères furent nourries avec leurs enfants ». Un chroniqueur irlandais raconte, lui, que des habitants, affamés, déterrent des corps dans les cimetières pour en prélever la chair et que « des femmes mangent leurs enfants par faim ».

Face à l’absence totale de ressources, certains anciens accepteraient même de se laisser mourir pour laisser une chance aux plus jeunes. D’autres pratiquent l’infanticide ou abandonnent leurs enfants, incapables de les nourrir. Ce climat de désespoir extrême forme un terreau pour des récits mettant en scène enfants livrés à eux-mêmes, forêt menaçante et menace de cannibalisme.

Abandon, forêt, ogresse : comment la misère devient conte

Les chercheurs en folklore considèrent que Hansel et Gretel appartient à une vaste famille de « contes d’abandon » apparus ou réactivés à l’époque de la famine. Tous ont pour point commun :

  • des parents incapables de nourrir leurs enfants ;
  • une décision d’abandon présentée comme un dernier recours ;
  • une forêt ou une nature hostile où rôdent la faim, la violence et la mort ;
  • souvent, une figure cannibale (sorcière, ogre, marâtre) incarnant la dévoreuse d’enfants.

La forêt, dans l’Europe médiévale, n’est pas un simple décor romantique. Elle incarne l’inconnu, le danger, mais aussi un lieu marginal où l’on peut cacher des actes inavouables, comme l’abandon ou le meurtre.

Dans ces récits, l’ogresse ou la sorcière concentrent la violence que des parents, en réalité, ont parfois exercée sur leurs enfants sous la pression de la famine.

Des variantes italienne et roumaine encore plus cruelles

Bien avant la diffusion des Grimm, d’autres versions proches circulent en Europe. En Italie, au XVIIe siècle, le collecteur Giambattista Basile publie dans son recueil Pentamerone l’histoire de Nennillo et Nennella. Une marâtre oblige le père à abandonner ses deux enfants dans la forêt. Il tente de les sauver en semant de l’avoine pour qu’ils retrouvent leur chemin, mais un âne mange tout sur son passage. Le motif des traces effacées par des animaux rappelle directement les miettes de pain de Hansel.

En Roumanie, le conte Le petit garçon et la méchante marâtre pousse l’horreur plus loin. Deux enfants abandonnés finissent par rentrer à la maison en suivant une piste de cendres. La marâtre tue alors le petit garçon et force sa sœur à préparer le corps pour un repas familial. Terrorisée, la fillette obéit mais dissimule le cœur de son frère dans un arbre. Le père mange sans savoir que le plat contient son propre fils, tandis que la sœur refuse d’y toucher.

Après le repas, la fillette recueille les os de son frère et les rejoint au cœur. Le lendemain, un coucou sort de l’arbre en chantant : « Coucou ! Ma sœur m’a cuisiné, mon père m’a mangé, mais je suis un coucou et hors de portée de ma marâtre. » En voulant l’atteindre, la belle-mère lance un bloc de sel qui lui retombe sur la tête et la tue sur le coup. On retrouve ici, condensés, le cannibalisme involontaire, la culpabilité parentale et le châtiment final de la marâtre.

Comment les Grimm ont adouci Hansel et Gretel

Lorsque les frères Grimm publient les premières versions de Hansel et Gretel au XIXe siècle, la mère qui pousse au crime est encore la mère biologique. Au fil des éditions, jusqu’en 1857, le texte évolue. Sans le dire explicitement, les auteurs semblent tenir compte du fait que leur recueil circule largement dans les familles.

Dans la dernière version Grimm, la mère devient « belle-mère » et le père, rongé par le remords, gagne en compassion.

Le basculement vers la figure de la belle-mère permet de préserver, au moins en surface, l’image de la mère biologique. Un choix fréquent dans les contes, où la marâtre incarne la mère mauvaise, dédoublant la mère réelle. Le père, initialement plus dur, est réécrit comme un homme faible, contraint par sa femme et tiraillé par la culpabilité.

Avec le temps, les réécritures modernes vont encore plus loin dans la censure. Certains albums destinés aux tout-petits gomment largement, voire totalement, la question de l’abandon. L’auteur jeunesse Mercer Mayer propose par exemple une version où la thématique du rejet familial disparaît presque.

À l’inverse, des adaptations contemporaines au cinéma ou en série s’emploient parfois à renouer avec l’angoisse d’origine. Le film Gretel and Hansel: A Grim Fairy Tale, sorti en 2020, montre les deux enfants errant dans la forêt à la recherche de nourriture pour leurs parents, soulignant à nouveau la détresse matérielle qui structure l’histoire.

Pourquoi ce conte parle encore aux lecteurs d’aujourd’hui

Même édulcoré, Hansel et Gretel continue de toucher un nerf sensible. Peur d’être abandonné, angoisse de manquer, figure de l’adulte prédateur, apprentissage de la ruse pour survivre : ces thèmes traversent les siècles et se réactualisent en fonction des crises.

Le succès durable de Hansel et Gretel tient autant à ses racines historiques, ancrées dans une famine bien réelle, qu’à sa dimension psychologique universelle.

Les spécialistes de la littérature de jeunesse rappellent que ces récits n’ont pas vocation à raconter fidèlement l’histoire, mais à transformer des traumatismes collectifs en histoires racontables, avec des images frappantes – forêt, maison de friandises, four, trésor – que les enfants peuvent appréhender.

Quel écho avec la France et ses propres contes ?

En France, la grande famine de 1314-1322 a également touché les populations, même si les chroniques conservées sont moins explicites sur des cas de cannibalisme. L’idée de parents contraints d’abandonner leurs enfants sous l’effet de la misère n’en demeure pas moins présente dans la culture populaire.

On la retrouve par exemple dans Le Petit Poucet, fixé au XVIIe siècle par Charles Perrault. Là encore, la famille nombreuse, la pauvreté extrême et la forêt servent de décor à l’abandon d’enfants jugés « de trop ». La différence principale tient au traitement du cannibalisme : chez Perrault, il est porté par l’ogre et non par les parents, alors que les sources médiévales citées par All That’s Interesting évoquent directement des mères ou des familles dévorant leur progéniture.

Pour les lecteurs français, Hansel et Gretel résonne donc avec un imaginaire déjà familier. Il illustre la façon dont les sociétés européennes ont transformé des épisodes historiques particulièrement violents – famines, guerres, épidémies – en récits symboliques, transmis de génération en génération.

Conte, famine et mémoire collective

On peut lire Hansel et Gretel comme une archive détournée de la grande famine du XIVe siècle. Là où les chroniques médiévales livrent des phrases sèches, parfois à peine croyables, sur des mères qui mangent leurs enfants, le conte transpose cette horreur sur une sorcière, tout en conservant l’essentiel : des enfants livrés à la faim, une nature menaçante, une maison qui promet la nourriture et prépare la mort.

Pour un lecteur d’aujourd’hui, l’évocation de cette famine rappelle aussi que les crises alimentaires de grande ampleur ne relevaient pas seulement d’une disette temporaire, mais pouvaient faire exploser toutes les normes morales, jusqu’au tabou absolu du cannibalisme. Ces situations extrêmes laissent des traces, visibles encore des siècles plus tard dans les mythes, les contes et les peurs collectives.

Questions fréquentes

Hansel et Gretel est-il directement inspiré par la famine de 1314-1322 ?

Les chercheurs en folklore considèrent que le conte appartient à une famille de « contes d'abandon » apparus ou réactivés à l'époque de la grande famine. Les motifs d'abandon, de forêt hostile et de figure cannibale reflètent directement les traumatismes de cette crise alimentaire majeure.

Quelles preuves historiques soutiennent cette théorie ?

Des chroniques estoniennes et irlandaises de 1315 rapportent explicitement que des mères ont mangé leurs enfants et que des cadavres ont été exhumés pour être consommés. Un historien estime que la famine a touché environ 400 000 km² et 30 millions de personnes.

Les frères Grimm ont-ils modifié volontairement le conte ?

Oui, au fil des éditions jusqu'en 1857, les Grimm ont transformé la mère biologique qui pousse au crime en une marâtre, éditorialisant ainsi le récit pour le rendre moins crudement autobiographique à l'époque où ils le publiaient.

Existait-il d'autres versions de ce conte avant les Grimm ?

Oui, en Italie, Giambattista Basile a publié une version appelée Nennillo et Nennella au XVIIe siècle, et en Roumanie, le conte Le petit garçon et la méchante marâtre pousse l'horreur encore plus loin en décrivant un cannibalisme involontaire du père.

Pourquoi le contexte de la forêt était-il important dans ces récits ?

Dans l'Europe médiévale, la forêt incarne l'inconnu, le danger et un lieu marginal où l'on peut cacher des actes inavouables comme l'abandon ou le meurtre, ce qui en fait le décor idéal pour exprimer l'horreur de la famine.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Défiler vers le haut