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Ce village d’Alaska s’est vidé de ses habitants en 1950 : ce n’est ni la pêche ni le climat qui les a fait fuir

Ce village d'Alaska s'est vidé de ses habitants en 1950 : ce n'est ni la pêche ni le climat qui les a fait fuir

Au sud de l’Alaska, un ancien village de pêcheurs a été rayé de la carte vers 1950. Officiellement pour des raisons pratiques. Officieusement, à cause d’une créature terrifiante.

Perdu sur la côte sud de la péninsule de Kenai, le hameau de Portlock, en Alaska, est devenu un village fantôme au milieu du XXe siècle. Comme le raconte le site d’actualité historique américain All That’s Interesting, ses habitants ont quitté les lieux en quelques années à peine. Les autorités parlent d’un simple déplacement vers des zones plus accessibles. Les habitants, eux, évoquent une présence inquiétante dans les bois : Nantiinaq, un être moitié homme, moitié bête.

Un village isolé qui finit par disparaître de la carte

Portlock doit son nom au capitaine britannique Nathaniel Portlock, qui loue la beauté des lieux vers 1786 lors d’un passage dans la région. À l’époque, il ne s’agit que d’une baie isolée, au fond de Port Chatham, sur la côte sud de la péninsule de Kenai, dans le sud de l’Alaska.

Le tournant arrive au début du XXe siècle avec l’installation d’une conserverie de saumon. Autour de cette usine, un petit village se forme : pêcheurs, bûcherons, mineurs, ouvriers de la conserverie. Beaucoup sont d’origine autochtone d’Alaska ou russe. En 1921, Portlock est suffisamment développé pour obtenir son bureau de poste, véritable symbole d’ancrage sur la carte américaine.

Pourtant, moins de trente ans plus tard, tout s’effondre. Dans les années 1940, les familles commencent à partir vers des localités proches, comme Nanwalek ou Seldovia. Le clou est enfoncé en 1950, quand le bureau de poste ferme définitivement. Portlock devient une ville fantôme, réduite aujourd’hui à un tunnel de mine, des tas de gravats et quelques équipements rouillés de conserverie.

La raison officielle du départ massif est très prosaïque : la construction de la nouvelle Alaska Route 1, une grande route d’État qui passe loin de Portlock. Les habitants auraient donc préféré s’installer à proximité de cette infrastructure, pour bénéficier d’un meilleur accès aux services, aux écoles et aux emplois.

Officiellement, Portlock meurt d’isolement économique. Pour beaucoup de locaux, c’est aussi un village qui aurait été « chassé » par une créature venue des forêts.

Nantiinaq, le « voleur de gens » qui hante les forêts

À côté de cette version administrative, une autre histoire circule. Elle met en scène Nantiinaq, une créature décrite comme un géant velu, mi-homme mi-bête, rappelant les récits nord-américains de Bigfoot.

Le nom Nantiinaq vient d’un mot de la langue dena’ina, parlée par un peuple autochtone d’Alaska : « nant’ina ». Il signifie littéralement « ceux qui volent les gens ». Dès les premières années du village, autour de 1900, des rumeurs évoquent une présence inquiétante dans les bois.

En 1905, tous les travailleurs autochtones de la conserverie quittent brusquement le site, évoquant « quelque chose » dans la forêt. Ils reviendront l’année suivante, mais l’épisode marque les esprits. Dans les années 1920, selon le journal Anchorage Press cité par All That’s Interesting, des habitants parlent d’une créature rôdant autour d’une mine voisine. Certains affirment avoir vu des arbres entièrement arrachés, comme si une force anormale les avait tirés par les racines.

En 1931, un drame alimente encore la légende. Un bûcheron nommé Andrew Kamluck est retrouvé mort, le crâne brisé par un lourd élément de matériel de coupe. L’objet serait bien trop massif pour être soulevé par un homme. Du sang est retrouvé sur une grue proche, mais le corps se trouve à plusieurs mètres de là. Un mystère qui nourrit immédiatement la rumeur d’une intervention « surhumaine ».

Morts mystérieuses, traces géantes et disparitions inquiétantes

Les récits publiés par la presse locale et des magazines américains dressent, sur plusieurs décennies, un tableau de plus en plus inquiétant.

  • Des chasseurs affirment avoir découvert d’énormes empreintes, longues d’environ 45 centimètres, alors qu’ils suivaient un élan.
  • Sur place, ils auraient trouvé de l’herbe aplatie, comme après une lutte, puis seulement les traces du mystérieux bipède s’éloignant vers les montagnes embrumées.
  • Des ouvriers de la conserverie, partis chasser le mouflon ou l’ours dans les années 1940, disparaissent, selon le témoignage rapporté par Alaska Magazine.
  • Le corps de l’un d’eux serait réapparu, mutilé et démembré, dans un lagon proche.

Au fil du temps, ces histoires s’additionnent. Pour certains habitants, elles dessinent l’image d’un chasseur invisible, tapi dans la forêt, prêt à enlever hommes et animaux.

« Nous avons laissé nos maisons et l’école, et recommencé une vie ici [à Nanwalek] », raconte ainsi Malania Kehl, née à Portlock en 1934, au journal Homer Tribune, citée par All That’s Interesting. Elle évoque une longue période durant laquelle « quelque chose » terrorise la communauté, jusqu’au départ général.

Une légende exagérée ? Ce que disent les habitants aujourd’hui

Les récits les plus spectaculaires autour de Nantiinaq ne font toutefois pas consensus. À Nanwalek, village où beaucoup d’anciens de Portlock se sont installés, certains proches de Malania Kehl nuancent fortement cette version.

Sa cousine, Sally Ash, qui a servi de traductrice lors de l’entretien avec le Homer Tribune, confie ainsi à l’Anchorage Press qu’une partie de l’histoire aurait été enjolivée.

« Malania a un peu inventé une histoire, parce qu’elle en avait assez que les gens demandent si tout cela est vrai », explique Sally Ash. « Elle a monté de toutes pièces ce récit où Bigfoot tuerait des gens. Ce n’était pas vrai. Tout le monde le sait, mais ce n’était pas à nous de le dire. »

Sally Ash, qui a grandi à Nanwalek et dont la mère est née près de Portlock, décrit tout de même la zone comme « un endroit inquiétant ». Elle-même croit à l’existence de Nantiinaq, mais pas à l’idée d’un tueur sanguinaire.

« On nous disait de ne pas sortir quand il y avait du brouillard. C’est à ce moment-là qu’il se promène. Tu peux tomber sur lui, et tu ne sais pas ce qu’il pourrait faire », rapporte-t-elle.

Dans son récit, Nantiinaq apparaît comme un être à moitié humain, qui aurait vécu au contact des hommes avant de choisir de s’isoler dans la forêt.

« Je pense qu’il est en partie humain, explique-t-elle. Il vivait avec des gens puis n’a plus voulu être près d’eux, alors il est parti dans la forêt, loin de tout le monde. Il a commencé à pousser des poils et à ressembler à un bigfoot. Mes oncles, mes grands-pères en parlaient. Il est vieux, grand, fort, velu. Il vit dans les bois et on sait qu’il approche à l’odeur. »

Pour elle, Nantiinaq n’est pas un tueur, mais une présence à respecter.

« Respectez-le. Gardez vos distances… Il se déplaçait, il était rapide », ajoute-t-elle.

Elle résume enfin la situation d’une phrase nette : les gens auraient bien vu Nantiinaq, mais ce n’est pas lui qui aurait vidé Portlock.

« Les gens voyaient Nantiinaq, mais ce n’est pas pour ça qu’ils sont partis vers Seldovia et Nanwalek, assure Sally Ash. Ils ont déménagé pour l’économie, les écoles et l’église. Il n’y a pas vraiment eu de tueries. »

Une « ville fantôme » récupérée par la culture populaire

Cette double histoire – l’explication rationnelle et la légende du monstre – a transformé Portlock en décor parfait pour les amateurs de mystères. Les ruines de la conserverie, la mine abandonnée et quelques structures de bois envahies par la végétation alimentent l’imaginaire.

Le village est ainsi présenté comme le foyer de « l’Alaskan Killer Bigfoot » dans une émission diffusée sur la plateforme américaine Discovery+. Reportages, blogs spécialisés dans les créatures mystérieuses, chaînes YouTube consacrées aux lieux « hantés » se sont emparés de Portlock, souvent en reprenant les versions les plus dramatiques des disparitions.

Pour les habitants de Nanwalek ou Seldovia, cette médiatisation crée une tension : leurs récits traditionnels sur Nantiinaq, liés à la culture dena’ina, se retrouvent mélangés à un folklore commercial autour de Bigfoot, qui ne correspond pas forcément à leur vision.

En France, quelles histoires de villages hantés par les légendes ?

Le cas de Portlock fait écho à des situations bien connues en France, où certains villages ou lieux isolés se retrouvent enveloppés de récits surnaturels, alors que leurs difficultés sont souvent très concrètes : fermeture d’usine, désertification rurale, manque de services publics.

Plusieurs communes françaises mettent ainsi en avant des légendes locales – spectres, bêtes mystérieuses, malédictions – qui coexistent avec des enjeux économiques ou démographiques très terre-à-terre. La « Bête du Gévaudan », au XVIIIe siècle, ou des histoires de loups-garous dans certaines régions de montagne ont parfois servi de grille de lecture à des drames réels, comme des attaques de loups ou des crimes non élucidés.

Dans ces cas, comme à Portlock, la légende prend racine dans quelques événements troublants ou mal expliqués. Avec le temps, le bouche-à-oreille, puis les médias et aujourd’hui les réseaux sociaux, amplifient certains détails, en gomment d’autres et finissent par produire un récit beaucoup plus spectaculaire que la réalité initiale.

Quand l’économie façonne autant l’histoire que les monstres

En France, les décisions de quitter un village ou un hameau tiennent rarement à des histoires de créatures, mais plutôt à l’accès aux écoles, à la santé, aux commerces, ou à la présence d’emplois, comme en Alaska. Les pouvoirs publics proposent parfois des aides spécifiques aux communes en déclin démographique, ou des dispositifs pour maintenir des services dans les zones rurales.

À Portlock, rien de tel : à l’époque, l’accès routier devient un facteur déterminant. Les localités connectées à la nouvelle route d’État concentrent les investissements, les écoles, les églises et les emplois. Le petit port de pêche, resté à l’écart, perd progressivement sa raison d’être.

Portlock (Alaska) Villages ruraux en France
Isolement après le tracé de la grande route Isolement lié à l’éloignement des axes routiers ou ferroviaires
Économie centrée sur une conserverie et la pêche Économie reposant sur une usine, une mine, la forêt ou l’agriculture
Légende de Nantiinaq, créature mi-homme mi-bête Légendes locales : bêtes mystérieuses, fantômes, lieux « maudits »
Abandon quasi total du site Déclin démographique partiel ou reconversion touristique

Pourquoi ces récits surnaturels tiennent-ils autant ?

Les histoires comme celle de Nantiinaq s’expliquent en partie par des mécanismes bien connus des anthropologues. Dans des environnements difficiles – comme les forêts brumeuses de l’Alaska ou des zones montagneuses en France – la moindre disparition inexpliquée, la mort accidentelle d’un chasseur ou la difficulté à retrouver un corps marquent durablement les esprits.

Un récit surnaturel offre alors une forme d’explication, parfois plus supportable émotionnellement qu’un simple accident. Il permet aussi de transmettre des règles de prudence : ne pas sortir en plein brouillard, éviter certaines zones, ne pas s’aventurer seul en forêt.

Le vocabulaire lui-même reflète cette fonction. Le terme dena’ina « nant’ina », traduit par « ceux qui volent les gens », condense à la fois la peur des disparitions et l’idée qu’une force extérieure – personnalisée en créature – rôde autour de la communauté.

Pour un lecteur français, l’histoire de Portlock illustre ainsi comment un village peut mourir à la fois de décisions très concrètes – un tracé de route, une économie qui se déplace – et survivre dans la mémoire collective par une légende, entretenue par les témoignages et les médias. Nantiinaq, qu’il existe ou non, continue à hanter les récits, bien après le départ des derniers habitants.

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