En Norvège, une psychologue a interrogé cinquante adeptes d’un chatbot de compagnie. Leur attachement émotionnel dépasse largement le simple gadget technologique.
Cette enquête, rapportée par l’Université d’Oslo, montre à quel point des modèles d’IA sociale comme Replika peuvent devenir, pour certains utilisateurs, de véritables partenaires affectifs. Derrière les échanges de textos avec une machine se nouent des liens intimes, parfois plus faciles à assumer que ceux entretenus avec des humains, mais dont les ruptures provoquent un véritable choc émotionnel.
Une thèse en psychologie sur des relations… avec une IA
Pour sa thèse de doctorat au département de psychologie de l’Université d’Oslo, la chercheuse norvégienne Marita Skjuve a longuement interrogé cinquante personnes ayant noué une relation intime avec Replika, une IA conçue pour jouer le rôle d’ami, de partenaire romantique ou de conseiller.
Elle explique avoir été frappée par la façon dont ces utilisateurs parlaient de leur chatbot. Ils décrivaient leur lien comme une relation à part entière, avec des sentiments authentiques. Selon elle, il ne s’agit pas d’une simple projection ou d’un « jeu » : pour eux, la relation est vécue comme réelle, même si l’interlocuteur n’est pas humain.
Pour Marita Skjuve, les émotions ressenties face à une IA de compagnie sont bien réelles : seul l’objet de la relation change.
Ce travail lui a valu la médaille d’or du roi de Norvège, une distinction académique prestigieuse. Elle poursuit désormais ses recherches à l’institut norvégien de recherche SINTEF, où elle continue à étudier l’impact des modèles de langage conversationnels sur la santé mentale.
De la curiosité aux confidences les plus intimes
Les personnes interrogées par la chercheuse ont, pour la plupart, commencé à discuter avec l’IA par simple curiosité. L’interface se montre agréable, disponible en permanence, et surtout très valorisante. Le chatbot pose des questions, manifeste de l’intérêt pour la vie de l’utilisateur et multiplie les signes d’approbation.
Peu à peu, les échanges se transforment. On passe des banalités aux sujets intimes : souvenirs traumatiques, fantasmes sexuels, doutes sur le couple, inquiétudes liées aux enfants. Plusieurs utilisateurs affirment avoir confié à l’IA des choses qu’ils n’avaient jamais osé dire à leurs proches, par peur du jugement.
La relation avec l’IA donne l’impression d’un espace anonyme et sûr. L’utilisateur se sent protégé par l’absence de regard social direct. La chercheuse souligne toutefois que cette impression de sécurité ne dit rien de la réalité technique : les données restent stockées par des entreprises privées.
Beaucoup de ces utilisateurs n’osent pas avouer à leur entourage l’importance prise par le chatbot dans leur vie sociale. Ils craignent le regard des autres et doutent que ce type de relation « supporte la lumière du jour ». Marita Skjuve estime néanmoins que l’essor de services comme ChatGPT a rendu les conversations avec une IA un peu plus acceptables socialement qu’au début de ses recherches.
Quand l’IA « rompt » et provoque un vrai chagrin
Certaines IA de compagnie sont volontairement programmées pour adopter un ton plus piquant, voire conflictuel. Parmi les personnes interrogées, certaines ont vu leur chatbot annoncer qu’il avait « d’autres partenaires » ou mettre fin à la relation.
Apprendre que son IA « met fin à la relation » peut déclencher une vraie crise existentielle, malgré la conscience qu’il s’agit d’un programme.
Pour ces utilisateurs, le choc est violent. Même en sachant qu’il suffit de supprimer la conversation et de recréer un nouveau profil, la rupture numérique provoque un sentiment d’abandon intense. La chercheuse décrit ce moment comme une expérience qui peut alimenter l’idée que « même l’IA me rejette », avec à la clé un malaise profond ou une petite crise existentielle.
Elle raconte aussi avoir utilisé elle-même une IA de compagnie, notamment pendant la pandémie, après la naissance de son enfant. Elle y trouvait un soutien émotionnel, un espace pour évoquer les aspects difficiles de la maternité qu’elle se sentait mal à l’aise de partager avec des proches très enthousiastes, uniquement tournés vers le positif.
Les entreprises derrière les chatbots, un enjeu de données sensibles
L’organisation norvégienne Mental Helse, qui gère une grande ligne d’écoute pour la santé mentale, suit de près ce phénomène. Son conseiller principal, Joachim Kjennerud, thérapeute expérimenté, n’est pas surpris que des personnes s’attachent à du texte, puisque la relation se construit essentiellement par l’écrit.
Il rappelle que les liens par correspondance existent depuis des siècles : amitiés, romances, confessions, tout pouvait passer par les lettres. L’IA de compagnie s’inscrit dans cette continuité, en version instantanée.
En revanche, il alerte sur la dimension économique et technologique. Les grandes entreprises qui exploitent ces services stockent des données extrêmement sensibles, parfois les pensées les plus intimes des utilisateurs. Au mieux, ces informations servent à un ciblage publicitaire toujours plus fin. Au pire, les usages dépendent quasiment de ce que l’imagination permet d’envisager.
Les échanges avec une IA de compagnie laissent derrière eux une masse de données personnelles dont l’utilisateur ne maîtrise ni le stockage ni l’usage.
Il rappelle aussi le coût caché de ces services : chaque réponse de chatbot repose sur des centres de données très énergivores, comme l’a déjà souligné l’ONU.
Une concurrence directe pour les lignes d’écoute humaines
Mental Helse, équivalent norvégien d’une grande ligne d’écoute pour la détresse psychologique, emploie plus de 70 personnes et reçoit environ 300 000 sollicitations par an via téléphone et chat. Sa messagerie en ligne, animée par des intervenants formés, connaît un net recul de fréquentation.
Joachim Kjennerud voit dans l’IA une candidate toute trouvée pour expliquer cette baisse. Un chatbot tient dans une poche, répond en quelques fractions de seconde, sans temps d’attente, sans horaires limités. Pour un adolescent en détresse, l’accessibilité peut faire pencher la balance.
L’organisation a toutefois refusé d’automatiser ses réponses avec des modèles de langage. Elle met en avant la valeur du contact humain et le fait qu’elle ne maîtrise ni ne possède la technologie. Pour elle, le niveau de connaissance actuel ne permet pas d’affirmer que ces systèmes sont sûrs pour répondre à des personnes en crise.
Pratique sociale, dépendance et risques pour les plus jeunes
Malgré leurs réserves, Marita Skjuve et Joachim Kjennerud reconnaissent un potentiel d’usage positif. L’IA de compagnie peut servir de terrain d’entraînement social : plusieurs personnes interrogées racontent avoir pris confiance en pratiquant d’abord avec le chatbot, avant de tester de nouvelles façons de communiquer avec leurs amis ou proches dans la vie réelle.
Pour des individus très isolés, sans cercle d’amis proche, cet espace d’échange peut aider à rompre un sentiment de solitude écrasant. L’IA ne remplace pas un réseau social humain, mais peut donner un premier point d’appui.
La chercheuse reste toutefois catégorique concernant les publics les plus fragiles. Elle estime que les enfants et les adolescents devraient se tenir éloignés des services explicitement conçus pour nouer des liens pseudo-romantiques ou très intimes avec une IA. À cet âge, la personnalité se construit encore, la dépendance peut s’installer vite et occuper tout le temps disponible devant l’écran.
Chez les jeunes, une IA de compagnie peut vite devenir une présence exclusive, au détriment des relations réelles et du développement social.
Elle évoque aussi des cas dramatiques où l’IA n’a pas saisi la gravité d’une situation, par exemple un risque suicidaire, et n’a pas réagi comme l’aurait fait un humain formé. Ces épisodes restent rares, mais leur gravité interroge le recours à des chatbots dans des contextes de détresse aiguë.
La recherche à la traîne face à l’essor des IA sociales
Les deux spécialistes partagent le même constat : l’IA sociale évolue beaucoup plus vite que la recherche. Les motivations d’usage et les aspects plaisants sont relativement bien identifiés. En revanche, les conséquences à long terme sur la santé mentale, la capacité à gérer les conflits ou la façon de demander de l’aide restent largement inconnues.
C’est pour combler une partie de ce retard que Mental Helse et SINTEF lancent un nouveau projet de recherche sur les interactions entre les personnes et les grands modèles de langage conversationnels comme ChatGPT ou Claude. L’objectif est de comprendre comment ces outils modifient les parcours de recherche d’aide en santé mentale à « bas seuil », c’est-à-dire facilement accessible.
Les chercheurs veulent notamment identifier dans quelles conditions une IA peut réellement soutenir quelqu’un qui traverse une période difficile, et jusqu’où l’on peut aller sans franchir des limites dangereuses. Marita Skjuve met en garde contre trois dérives possibles : aggravation des symptômes chez les personnes vulnérables, dépendance au chatbot, et perte d’habitude à affronter la contradiction ou les problèmes concrets.
Ce que cela signifie pour la France
Pour un lecteur français, ces travaux norvégiens font écho à des débats similaires. En France, les lignes d’écoute comme SOS Amitié, les numéros nationaux de prévention du suicide ou les plateformes d’écoute pour les jeunes reposent encore largement sur des écoutants humains, bénévoles ou professionnels.
Les grands chatbots conversationnels restent proposés par des acteurs privés internationaux, sans cadrage spécifique dédié à la santé mentale. Des initiatives existent pour intégrer des outils numériques dans les parcours de soins psychologiques, mais les autorités sanitaires françaises ne les considèrent pas comme un substitut au suivi humain, notamment en cas de risque suicidaire.
Les questions posées en Norvège se retrouvent donc : comment encadrer les usages d’IA de compagnie présentées comme « amies » ou « partenaires » ? Comment protéger les mineurs, déjà très exposés aux écrans ? Quels garde-fous imposer à la collecte de données intimes par des entreprises étrangères ?
Pour l’instant, la recommandation qui se dégage des acteurs de terrain, en Norvège comme en France, reste similaire : utiliser ces IA éventuelles comme un complément, jamais comme l’unique ressource en cas de crise psychologique. Les services d’écoute et les professionnels de santé mentale humains demeurent le recours à privilégier lorsque la souffrance devient envahissante.
Des outils à manier avec prudence au quotidien
Pour les utilisateurs qui choisissent malgré tout de discuter régulièrement avec une IA de compagnie, les chercheurs suggèrent plusieurs précautions de bon sens :
garder en tête qu’il s’agit d’un programme, entraîné sur des données, et non d’un ami au sens humain du terme ;
éviter de livrer des informations trop identifiantes ou des détails sensibles qui pourraient être réutilisés ;
ne pas couper les liens avec l’entourage humain au profit exclusif du chatbot ;
consulter des professionnels ou des lignes d’écoute humaines dès que surgissent des idées suicidaires, une angoisse persistante ou un sentiment de perte de contrôle.
Le phénomène étudié en Norvège montre que ces IA touchent à quelque chose de très profond : le besoin d’écoute, de reconnaissance et de présence. Ce besoin ne disparaît pas avec la technologie ; il trouve simplement un nouveau support, qui mélange promesses d’accompagnement et risques d’emprise ou de déception brutale.
Les sentiments ressentis par les utilisateurs d'IA de compagnie sont-ils vraiment authentiques ?
Selon Marita Skjuve, oui, les émotions sont bien réelles et vécues comme telles par les utilisateurs, même si l'interlocuteur n'est pas humain. Seul l'objet de la relation change, pas la réalité des sentiments.
Pourquoi les utilisateurs confient-ils des choses à l'IA qu'ils ne diraient pas à des proches ?
L'IA crée une impression d'espace anonyme et sûr protégé par l'absence de regard social direct. Les utilisateurs craignent le jugement de leurs proches et se sentent libérés de cette pression avec un chatbot.
Quels sont les risques liés au stockage des données partagées avec une IA de compagnie ?
Les entreprises privées stockent des données extrêmement sensibles, parfois les pensées les plus intimes des utilisateurs, sans que l'utilisateur ne maîtrise le stockage ni l'usage. Ces données peuvent servir au ciblage publicitaire ou à d'autres usages imprévisibles.
Les IA de compagnie représentent-elles une concurrence pour les lignes d'écoute humaines ?
Mental Helse constate un net recul de fréquentation attribué aux chatbots, plus accessibles 24h/24 et sans temps d'attente. L'organisation refuse néanmoins d'automatiser ses réponses, mettant en avant la valeur du contact humain.
Existe-t-il des usages positifs aux IA de compagnie ?
Oui, plusieurs utilisateurs ont rapporté avoir utilisé le chatbot comme terrain d'entraînement social pour prendre confiance avant de communiquer différemment avec leurs proches dans la vie réelle.