Auteur majeur en France au XIXe siècle, Jules Verne a souvent anticipé notre époque. Mais certaines de ses visions scientifiques font aujourd’hui sourire.
Nantes, Floride, pôle Nord ou centre de la Terre : les romans de Jules Verne promènent leurs lecteurs partout, jusque dans l’espace. Le site américain de vulgarisation scientifique qui consacre cet article à l’écrivain rappelle comment il a deviné des inventions clés… tout en se trompant lourdement sur d’autres, à la lumière des connaissances actuelles.
Un visionnaire français nourri par la science de son siècle
Né à Nantes en 1828, Jules Verne devient l’un des auteurs les plus lus au monde grâce à sa collection des Voyages extraordinaires. Ces romans mêlent aventures, géographie, technologie naissante et débats scientifiques de la fin du XIXe siècle.
Verne n’écrit pas au hasard. Il lit la presse scientifique, s’informe sur les grandes expéditions, suit l’essor de la vapeur, de l’électricité et de la photographie. Puis il pousse ces innovations « un cran plus loin », jusqu’aux limites de ce que l’on pouvait imaginer à l’époque.
Jules Verne n’a pas seulement eu des intuitions géniales : il a extrapolé le réel de son temps, parfois jusqu’à toucher la science de demain, parfois jusqu’à l’absurde.
Cette méthode explique pourquoi certaines de ses anticipations se rapprochent beaucoup de notre monde… tandis que d’autres s’écrasent en plein vol.
Le sous-marin : une intuition largement confirmée
Parmi ses machines les plus célèbres, le Nautilus de Vingt mille lieues sous les mers reste une référence. Publié en 1870, le roman arrive alors que de premiers sous-marins expérimentaux existent déjà.
La Marine française, par exemple, teste dans les années 1860 le Plongeur, un sous-marin à air comprimé. L’engin est novateur, mais lent, peu maniable et d’autonomie limitée.
Face à cela, la vision de Verne tranche : le Nautilus est rapide, élégant, entièrement électrique, conçu pour de longues missions. Ce n’est plus une curiosité, c’est une véritable base scientifique sous-marine, presque un État indépendant dirigé par le mystérieux capitaine Nemo.
Propulsion électrique plutôt que force humaine
Autonomie très longue
Vie et travail entièrement à bord
Utilisation militaire et scientifique
Les sous-marins actuels ne ressemblent pas à ce décor de palais immergé, mais l’idée centrale – endurance, furtivité, puissance sous la mer – correspond largement aux flottes modernes.
Un voyage vers la Lune mi-génial, mi-catastrophique
Des détails troublants qui collent à Apollo 11
Dans De la Terre à la Lune, publié en 1865, Verne imagine un club d’artilleurs américains lançant un projectile habité vers la Lune. Plus d’un siècle plus tard, la mission Apollo 11 en 1969 envoie Neil Armstrong, Buzz Aldrin et Michael Collins en orbite lunaire.
Plusieurs éléments du roman paraissent étonnamment proches de la réalité :
Dans le roman de Jules Verne
Dans le programme Apollo 11
Un équipage de trois personnes
Trois astronautes à bord
Un lancement depuis la Floride
Décollage du Kennedy Space Center en Floride
Le projectile retombe dans l’océan
Retour des capsules Apollo par amerrissage
Un engin nommé Columbiad
Module de commande baptisé Columbia
Le média scientifique américain souligne que cette proximité n’est sans doute pas totalement due au hasard : la NASA a probablement assumé ce clin d’œil à Verne en reprenant une partie de son imaginaire.
Le « canon spatial » : une fausse bonne idée
Là où tout déraille, c’est sur le moyen de propulsion. Verne remplace la fusée par un gigantesque canon censé donner au projectile, en une fraction de seconde, la vitesse nécessaire pour s’échapper de l’attraction terrestre.
Un canon qui propulse des humains vers la Lune en une seule détonation ne tient pas face aux lois de la physique et à la résistance du corps humain.
La quasi-totalité de la vitesse est fournie instantanément. Pour atteindre la Lune, il faut une vitesse colossale ; l’accélération à l’intérieur du canon serait si brutale qu’aucun passager ne survivrait.
Les ingénieurs de la NASA ont fait exactement l’inverse : avec Saturn V, les astronautes sont accélérés progressivement pendant plusieurs minutes, grâce à des étages de fusée qui se détachent les uns après les autres. L’effort ressenti reste très élevé, mais supportable.
La pesanteur mal comprise
Dans Autour de la Lune, la suite, Jules Verne tente de décrire l’apesanteur. Il suppose que les voyageurs deviennent « sans poids » en atteignant un point d’équilibre entre la gravité terrestre et celle de la Lune.
L’image est séduisante, mais la réalité est différente. Les astronautes se sentent en apesanteur, non parce que la gravité s’annule, mais parce qu’ils sont en chute libre permanente avec leur vaisseau. C’est déjà le cas dans la Station spatiale internationale, où la gravité reste forte : l’orbite compense la chute, ce qui crée cette impression de flottement.
À l’époque de Verne, cette notion de chute libre orbitale n’est pas encore bien établie. Il pressent des effets étranges sur le corps humain, mais échoue sur l’explication.
Monstres marins et calmars géants : la part de mythe
Autre scène culte de Vingt mille lieues sous les mers : l’attaque du Nautilus par des céphalopodes gigantesques. Les marins luttent contre ces « diables de la mer », présentés comme d’authentiques monstres.
Verne s’inspire de récits de marins parlant de créatures tentaculaires immenses. Des restes de calmars géants avaient déjà été observés au XIXe siècle. Aujourd’hui, la science confirme l’existence des calmars géants, et même des calmars colossaux, encore plus massifs, vivant dans les eaux antarctiques.
Les calmars géants existent, mais ils ne se comportent pas comme des krakens vengeurs s’attaquant aux sous-marins.
Ces animaux vivent dans les grandes profondeurs, restent très mal connus et ne manifestent pas le comportement agressif décrit par Verne. L’écrivain touche donc juste sur l’existence d’animaux géants, beaucoup moins sur leur attitude de « monstre de film ».
Voyage au centre de la Terre : un décor spectaculaire, une science bancale
Voyage au centre de la Terre fait partie des favoris du public. Suivant le professeur Lidenbrock, son neveu Axel et leur guide Hans, le lecteur traverse un volcan islandais et découvre un monde souterrain peuplé de créatures préhistoriques, comme si chaque niveau correspondait à une époque géologique plus ancienne.
L’idée est forte sur le plan littéraire : descendre, c’est revenir dans le temps. Mais la structure réelle de la Terre ne permet rien de tel. Sous la croûte se trouve le manteau, matière chaude et dense, solide mais déformable à très long terme. Plus on s’enfonce, plus pression et température deviennent incompatibles avec des cavernes géantes remplies d’air respirable, de mers souterraines et de dinosaures survivants.
Au XIXe siècle, certaines théories de « Terre creuse » circulent encore, même si elles ne font pas consensus. Verne en tire un décor fascinant, sans véritable souci de réalisme géophysique.
Acheter le pôle Nord : absurde sur le plan physique, pertinent sur le plan géopolitique
Dans Achat du pôle Nord, Verne reprend le même club de canonniers américains que dans ses romans lunaires. Leur projet : acheter l’Arctique, tirer un énorme canon pour modifier l’axe de la Terre, faire fondre les glaces et pouvoir exploiter d’immenses gisements de charbon supposés enfouis là.
Scientifiquement, l’opération relève du fantasme. Un canon, même gigantesque, ne permettrait pas de changer l’inclinaison de la Terre, et l’idée de contrôler la fonte des glaces par un unique tir n’a aucun sens physique.
Là où Verne frappe juste, ce n’est pas sur la mécanique céleste, mais sur la tentation d’exploiter sans limite les ressources de l’Arctique.
Aujourd’hui, alors que la banquise se réduit avec le réchauffement climatique, les zones arctiques intéressent puissamment les États riverains pour leurs routes maritimes, leur pétrole, leur gaz et leurs minerais. On ne « rachète » pas le pôle Nord, mais les tensions autour de cette région et les convoitises qu’elle suscite rappellent étrangement ce roman jugé autrefois extravagant.
Voix enregistrées et images projetées : une inquiétante préfiguration
Dans Le Château des Carpathes, des villageois sont terrorisés par un château réputé hanté. Ils entendent des voix, voient des apparitions. La chute révèle une astuce technique : des dispositifs d’enregistrement et de projection destinés à tromper les témoins.
L’article américain souligne qu’on y voit parfois une préfiguration de l’hologramme, même si Verne se rapproche plutôt de l’idée d’un phonographe associé à des images projetées. L’essentiel se situe ailleurs : un dispositif technologique recrée la présence d’une personne absente, au point de la faire passer pour un fantôme.
Ce principe ressemble fortement à ce que permettent aujourd’hui cinéma, télévision, visioconférences, avatars numériques, clonage de voix ou images générées par IA : la frontière entre vivant et représentation devient floue, ce que Verne avait intuitivement compris.
Paris du XXe siècle : une modernité glaciale étonnamment familière
Écrit dans les années 1860 mais publié seulement en 1994, Paris au XXe siècle propose une vision d’une capitale futuriste. Verne y dépeint une ville saturée de technologies, dominée par la finance, la vitesse et les machines.
On y trouve des trains surélevés, des automobiles, des systèmes de transmission de documents rappelant le fax, et même des organisations bancaires qui évoquent déjà l’informatique et la dématérialisation.
Jules Verne imagine une société très avancée sur le plan technologique, mais froide, bureaucratique, standardisée, étouffant l’art et la création.
Ce décor a paru invraisemblable à son éditeur du XIXe siècle. Pour un lecteur contemporain, beaucoup de ces thèmes – course au profit, solitude en milieu urbain, domination des techniques – résonnent fortement.
Ce que cela dit aux lecteurs français d’aujourd’hui
Pour un lecteur en France, l’article du média scientifique américain insiste sur un point : Jules Verne ne se contente pas de « deviner » quelques inventions. Il observe avec minutie le XIXe siècle français et européen – révolution industrielle, expansion coloniale, progrès des transports, montée de la finance – et se demande ce qui arriverait si ces tendances s’amplifiaient.
Cette démarche reste au cœur de la science-fiction contemporaine, y compris en France : prendre une technologie ou un phénomène social réel (intelligence artificielle, surveillance numérique, changement climatique), en accentuer les effets et en tirer un récit. Verne en a posé les bases bien avant que le terme « science-fiction » ne s’impose.
Son œuvre fournit aussi un outil pédagogique : confronter ce qu’il imaginait avec ce que la science sait désormais. Pour un enseignant français, par exemple, ses romans peuvent servir de porte d’entrée pour expliquer :
la structure de la Terre et la notion de manteau, de noyau, de pression et de température internes ;
les lois qui rendent impossible un tir de canon habité vers la Lune ;
le principe de l’apesanteur en orbite ;
la biologie réelle des calmars géants ;
ou encore les enjeux géopolitiques de l’Arctique moderne.
L’article rappelle enfin que le texte dont il est tiré a été publié initialement en 2016, puis actualisé. Preuve que, 120 ans après la mort de Jules Verne, ses réussites comme ses erreurs continuent d’alimenter réflexion scientifique, débats sur le progrès… et goûts du public pour les grandes histoires d’aventure.
Jules Verne a-t-il réellement prédit le voyage sur la Lune ?
Partiellement. Son roman De la Terre à la Lune contient plusieurs détails qui correspondent à Apollo 11 (trois astronautes, lancement depuis la Floride, amerrissage), probablement un clin d'œil délibéré de la NASA. Cependant, son système de propulsion par canon n'aurait jamais fonctionné en réalité.
Pourquoi le canon spatial de Verne ne pourrait pas fonctionner ?
Un canon donnerait une accélération si brutale et instantanée que les humains ne pourraient pas survivre à l'effort. La NASA a résolu ce problème avec Saturn V en accélérant progressivement les astronautes pendant plusieurs minutes via des étages de fusée successifs.
Verne a-t-il bien décrit l'apesanteur ?
Non. Verne pensait que les voyageurs devenaient « sans poids » en atteignant un point d'équilibre entre la gravité terrestre et lunaire. En réalité, l'apesanteur résulte d'une chute libre permanente du vaisseau, concept qui n'était pas bien établi à son époque.
Les calmars géants de Vingt mille lieues sous les mers existent-ils vraiment ?
Oui, les calmars géants et les calmars colossaux existent effectivement. Cependant, Verne les a dépeints comme des monstres agressifs s'attaquant aux sous-marins, alors qu'en réalité ces animaux vivent en grande profondeur et ne manifestent pas ce comportement vengeur.
Comment Jules Verne arrivait-il à imaginer ces inventions ?
Verne lisait la presse scientifique, s'informait sur les grandes expéditions et suivait l'essor des technologies de son époque comme la vapeur et l'électricité. Il extrapolait ensuite ces innovations aux limites de ce qu'on pouvait imaginer, ce qui explique ses succès comme ses erreurs.