Au nord de la Sibérie, un vaste archipel russe est resté absent des cartes jusqu’au XXe siècle, malgré des décennies d’expéditions polaires.
Situé dans l’extrême nord de la Russie, entre le mer de Kara et la mer de Láptev, cet archipel baptisé Terre du Nord a longtemps échappé aux explorateurs. Comme le rappelle le site de vulgarisation scientifique qui consacre un long article à ce territoire, il s’agit de la dernière grande masse continentale à avoir été identifiée et cartographiée sur Terre.
Un vide glacé sur les cartes pendant plus d’un siècle
Pendant des siècles, les cartes de l’Arctique montraient, au large de la côte sibérienne, une simple étendue d’océan gelé. Là où s’étend en réalité un archipel de 37 000 km2, comparable en superficie aux Pays-Bas ou à Taïwan, la cartographie officielle ne représentait qu’un blanc. Aucune terre n’y figurait.
Ce n’est qu’au début du XXe siècle que l’existence de cette Terre du Nord a été confirmée. Pourtant, quelques explorateurs avaient déjà pressenti quelque chose. Dès 1810, les Russes Matveï Gedenschtrom et Yakov Sannikov, en mission dans l’archipel de Nouvelle-Sibérie, rapportent des indices d’une masse terrestre au nord. Faute de preuves, leur hypothèse reste spéculative.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, plusieurs grandes expéditions arctiques passent à proximité immédiate de la zone… sans rien voir. En 1878, le Suédois Adolf Erik Nordenskiöld, célèbre pour avoir emprunté le passage du Nord-Est à bord du navire Vega, longe la région mais la brume, la banquise et la malchance lui masquent toute terre.
En 1882, le Danois Andreas Peter Hovgaard lance une ambitieuse mission polaire avec le Dijmphna. Objectif : trouver de nouvelles terres au nord du cap Tcheliouskine et reconnaître la limite nord-orientale de la mer de Kara. Son navire est pris dans les glaces. Il n’atteint même pas la péninsule de Taïmyr, encore moins les îles inconnues plus au nord.
À la fin du XIXe siècle, d’autres tentatives échouent. L’expédition Fram du Norvégien Fridtjof Nansen en 1895, puis la mission menée par le Russe Eduard Toll entre 1900 et 1902 à bord du Zarya, empruntent le détroit d’environ 55 km de large qui sépare la mer de Kara de la mer de Láptev. Aucune trace de côtes, aucune silhouette d’île à l’horizon.
Au tournant du XXe siècle, les cartes russes continuent de représenter un « océan vide » là où se trouve en réalité la Terre du Nord.
Un document cartographique de 1902 sur la région du Ienisseï laisse un espace en blanc à l’emplacement actuel de l’archipel. Pour la géographie officielle de l’époque, cette portion d’Arctique reste un néant gelé.
L’année 1913, tournant pour l’histoire de l’archipel
Le basculement intervient en 1913. Cette année-là, la Russie lance la grande Expédition hydrographique de l’océan Arctique, dotée de deux brise-glaces, le Taimyr et le Vaïgatch. La mission, initiée en 1910 et financée par des fonds privés, est dirigée par Borís Vilkitski au nom du Service hydrographique russe.
Le premier capitaine du Vaïgatch, Aleksandr Vassilievitch Koltchak (futur chef du camp « blanc » pendant la guerre civile), joue aussi un rôle clé dans la préparation. L’objectif officiel : explorer les zones encore inconnues le long de la future route maritime du Nord, censée relier l’Atlantique au Pacifique par l’Arctique russe.
Le 3 septembre 1913 (22 août selon l’ancien calendrier julien en vigueur en Russie), les membres de l’expédition débarquent sur une côte inconnue, au cap Berg, dans ce qui est aujourd’hui l’île Octobre rouge. Ils plantent le drapeau russe et baptisent ce nouveau territoire « Terre Taïvaï », acronyme formé à partir des noms des deux brise-glaces, Taimyr et Vaïgatch.
Les jours suivants, les hydrographes relèvent plusieurs tronçons de côtes sur le versant mer de Láptev. Ils sont convaincus d’avoir affaire à une grande île unique. Ils ignorent encore qu’ils foulent un archipel complet.
Au début de 1914, sur instruction du ministère de la Marine impériale, Moscou rebaptise l’ensemble du territoire « Terre de l’Empereur Nicolas II ». Le tsar en personne donne désormais son nom à ce que les géographes qualifient alors de « dernière grande masse de terre découverte sur la planète ».
Les cartes de l’époque commencent à montrer cette Terre de l’Empereur Nicolas II. Ses côtes occidentales restent très floues, dessiné en traits approximatifs. En 1915, un atlas de l’Empire russe continue d’ailleurs de présenter l’ensemble comme un seul bloc terrestre, sans mention de détroits internes.
La Première Guerre mondiale, puis la révolution de 1917, mettent un coup d’arrêt aux travaux scientifiques dans la région. L’archipel attendra plus de quinze ans avant d’être étudié en détail.
La période soviétique : renommage et cartographie complète
Après la prise du pouvoir par les bolcheviks, les nouveaux dirigeants soviétiques effacent la référence au dernier tsar. En 1926, le Présidium du Comité exécutif central rebaptise officiellement le territoire « Terre du Nord » (Severnaya Zemlya en russe). Le changement est politique, mais le mystère géographique demeure : personne n’a encore levé toutes les incertitudes sur la forme exacte de ces terres.
En mai 1928, l’Italien Umberto Nobile tente de survoler ces îles en dirigeable. Le vol de l’aéronef Italia doit permettre de repérer cette région encore mal connue. Les conditions météo l’obligent à faire demi-tour, à une à deux heures seulement de la côte.
La vraie avancée arrive en 1931. Cette année-là, l’explorateur soviétique Gueorgui Ouchakov, accompagné du géologue Nikolaï Ourvantsev, du topographe Sergueï Jouravliov et de l’opérateur radio Vassili Khodov, lance une vaste expédition de deux ans. Une base modeste est installée à Golomyanni, sur l’île Sredniy, en face de la façade ouest d’Octobre rouge.
Depuis ce camp, l’équipe enchaîne les raids en traîneau et les reconnaissances le long des côtes et vers l’intérieur des terres. Dans des conditions extrêmes – froid permanent, vent violent, nuit polaire –, les hommes lèvent les premiers relevés précis.
Au terme de cette mission, les cartes soviétiques montrent pour la première fois que la Terre du Nord est composée de quatre îles principales distinctes.
Ouchakov raconte ses impressions dans un texte où il compare cette région aux autres hauts lieux de l’Arctique qu’il a déjà visités. Il y décrit un paysage encore plus dur, plus nu et plus écrasant que la péninsule de Tchoukotka, l’île de Wrangel, la Nouvelle-Zemble ou la Terre François-Joseph. Selon lui, nulle part ailleurs il n’a vu une nature aussi sévère et un relief aussi morne.
En juillet 1931, alors qu’Ouchakov et ses collègues poursuivent leurs relevés sur le terrain, le dirigeable Graf Zeppelin passe à son tour au-dessus de la zone pendant un raid polaire. Son commandant, Hugo Eckener, tente de photographier la côte ouest, encore mal connue. Les nuages et le brouillard ruinent ses espoirs, mais le vol permet tout de même de collecter de précieuses données météorologiques et cartographiques.
Un archipel de quatre grandes îles glaciaires
Sur la base de ces missions, la géographie de la Terre du Nord se précise. L’archipel compte quatre grandes îles et une soixantaine d’îlots plus modestes. Les quatre principales portent des noms directement inspirés de la symbolique soviétique : Octobre rouge, Bolchevique, Komsomolets et Pionnier.
Octobre rouge : plus vaste île de l’archipel, avec 14 170 km2. Elle abrite le point culminant de la Terre du Nord, le mont Karpinski (965 m). Environ la moitié de sa surface est englacée. Les secteurs libres de glace relèvent de la toundra ou du désert polaire.
Bolchevique : 11 312 km2 et jusqu’à 935 m d’altitude. C’est l’île la moins recouverte de glace, avec une couverture glaciaire limitée à environ 30 % de sa superficie. Ses plaines côtières ne laissent place qu’à une végétation rase de mousses et de lichens.
Komsomolets : située le plus au nord, troisième par la taille (9 006 km2). Environ 65 % du territoire est pris par les glaces. On y trouve surtout le plus grand glacier de Russie, le « glacier de l’Académie des sciences », d’une superficie de 5 575 km2 pour une épaisseur atteignant 819 m.
Pionnier : beaucoup plus compacte, avec 1 527 km2, coiffée elle aussi d’un appareil glaciaire significatif.
Un peu à l’écart, au nord-ouest, se trouve encore l’île Schmidt, 467 km2 seulement, nommée en hommage au scientifique soviétique Otto Schmidt. Sa position très exposée en fait un des endroits les plus froids de tout l’archipel.
Jusqu’à une période récente, la banquise soudée reliait presque en permanence la Terre du Nord au continent eurasiatique. Même en fin d’été, au moment où la glace de mer atteint sa surface minimale, ce verrou bloquait le passage du Nord-Est pour la navigation. En 2012, la réduction record de la glace de mer en Arctique ouvre pour la première fois une bande d’eau libre au sud des îles, signe tangible du réchauffement en cours.
Le climat local est d’une rudesse extrême. Les températures mensuelles moyennes vont d’environ -28 °C en février à +1 °C en juillet. Sur l’année, la moyenne tourne autour de -14,8 °C. Les précipitations annuelles restent modestes, environ 420 mm, tombant essentiellement sous forme de neige.
Une faune adaptée à un désert de glace
Si les humains y sont quasiment absents, la Terre du Nord abrite une faune arctique bien spécifique. Le mammifère le plus abondant est le lemming à collier, dont certains secteurs atteignent des densités impressionnantes, jusqu’à 500 individus par km2.
Le renard arctique trouve aussi refuge sur plusieurs îles, où des centaines d’individus ont été observés dans les années 1980. Des loups, des ours polaires, des hermines, des morses, des lièvres arctiques et quelques rennes fréquentent épisodiquement le secteur.
Les ornithologues y ont recensé 32 espèces d’oiseaux, dont 17 se reproduisent sur place. Elles profitent de la courte saison estivale pour nicher sur les falaises, les plages ou les zones de toundra dégagée.
La végétation reste réduite à quelques plantes vasculaires rares et à une dominante de mousses et de lichens, typique du Haut-Arctique.
On y retrouve notamment des espèces de Cerastium et de Saxifraga, ainsi que des fleurs emblématiques des latitudes extrêmes comme la saxifrage pourpre ou le pavot arctique.
Des stations soviétiques à un territoire presque abandonné
À l’époque soviétique, l’archipel joue un rôle stratégique et scientifique. Plusieurs stations de recherche y fonctionnent à l’année. La base météo de Golomyanni, là même où Ouchakov avait hiverné en 1931-1932, commence des mesures ininterrompues en 1954.
Entre 1948 et 1954, une équipe de géologues basée à Leningrad réalise une cartographie géologique détaillée de la Terre du Nord, sous la direction de B. Kh. Egiazarov. Les relevés au sol sont complétés par des photographies aériennes, puis par d’autres missions scientifiques durant toute la guerre froide.
Depuis la fin de l’URSS, la présence humaine s’est fortement réduite. Aujourd’hui, aucune population permanente n’habite la Terre du Nord, à l’exception de la station polaire Prima, près du cap Baranov. Là où les Soviétiques projetaient bases et routes maritimes, on ne trouve plus qu’un archipel presque silencieux.
Ces dernières années, une proposition a été déposée devant l’assemblée législative du kraï de Krasnoïarsk pour rétablir l’ancien nom de « Terre de l’Empereur Nicolas II ». Les autorités locales ont rejeté cette demande pour l’instant, maintenant le nom de Terre du Nord.
Ce que représente la Terre du Nord pour un lecteur français
Pour un lecteur en France, la Terre du Nord illustre un cas presque unique dans l’histoire moderne de la géographie : un archipel entier, de la taille d’un pays européen moyen, demeuré inconnu jusqu’au XXe siècle. Alors que la plupart des continents et grandes îles étaient déjà cartographiés au XIXe siècle, ce coin d’Arctique témoigne de la difficulté à travailler dans ces milieux extrêmes.
À titre de comparaison, la France métropolitaine est largement cartographiée dès le XVIIIe siècle, et les missions de l’Institut géographique national (devenu l’IGN) depuis le XXe siècle visent surtout à affiner les mesures ou à suivre l’urbanisation. En Russie arctique, l’enjeu consistait encore, dans les années 1930, à confirmer l’existence même de terres et à en dessiner les contours.
L’autre point de comparaison concerne la surveillance du climat. Là où Météo-France gère un réseau dense de stations jusque dans les territoires d’outre-mer, la Russie s’appuie sur quelques bases polaires très isolées, comme Golomyanni ou Prima, pour suivre les évolutions rapides de la banquise et du climat arctique. L’archipel fonctionne ainsi comme un poste avancé d’observation des changements en cours au pôle Nord, avec un impact indirect sur les courants océaniques, la météo et, à terme, les routes maritimes internationales.
Un laboratoire naturel pour le climat et la navigation polaire
Au-delà de sa dimension historique, la Terre du Nord sert aujourd’hui de baromètre pour l’état de la banquise arctique. L’ouverture d’eaux libres observée au sud de l’archipel en 2012 illustre la tendance au recul de la glace de mer. Pour les scientifiques russes comme pour leurs homologues européens, ces zones permettent d’étudier les effets du réchauffement sur :
la stabilité des calottes glaciaires insulaires ;
les écosystèmes arctiques (faune, flore, chaîne alimentaire) ;
la navigation potentielle le long du passage du Nord-Est ;
la fréquence et la trajectoire des tempêtes polaires.
L’archipel joue aussi un rôle dans la réflexion sur les routes maritimes futures. Une ouverture plus durable des eaux autour de la Terre du Nord aurait des conséquences pour le trafic entre l’Europe et l’Asie, via l’océan Arctique, avec des enjeux économiques et environnementaux importants. Les relevés commencés à l’époque soviétique, et poursuivis depuis, fournissent une base précieuse pour mesurer ces évolutions.
Enfin, ce territoire sert d’exemple extrême pour comprendre la notion de « désert froid » : un espace où la faible humidité, les températures négatives presque constantes et la glace omniprésente limitent au minimum la vie végétale, imposent aux animaux des stratégies d’adaptation poussées et rendent toute implantation humaine coûteuse et complexe. À l’échelle de la planète, la Terre du Nord rappelle que certains coins du globe restent, encore aujourd’hui, parmi les plus hostiles à la présence humaine durable.
Pourquoi cet archipel est-il resté caché si longtemps malgré les expéditions polaires ?
Les conditions météorologiques extrêmes de l'Arctique, notamment la brume, la banquise et les tempêtes, ont systématiquement empêché les explorateurs des XIXe et début XXe siècles de voir les côtes, même lorsqu'ils passaient à proximité immédiate.
Quand exactement a été découverte la Terre du Nord ?
Le 3 septembre 1913 (22 août selon le calendrier julien russe), l'équipe de Borís Vilkitski a débarqué au cap Berg et planté le drapeau russe, marquant la première confirmation officielle de l'archipel.
Combien d'îles composent réellement la Terre du Nord ?
L'expédition de Gueorgui Ouchakov entre 1931 et 1933 a établi que la Terre du Nord est composée de quatre îles principales distinctes, non d'une seule île comme on l'avait cru initialement.
Pourquoi le nom de l'archipel a-t-il changé plusieurs fois ?
Initialement nommé Terre Taïvaï en 1913, il a été rebaptisé Terre de l'Empereur Nicolas II en 1914. Après la révolution bolchévique de 1917, les dirigeants soviétiques ont effacé la référence au tsar et l'ont renommé Terre du Nord en 1926.
Quel est le contexte de cette découverte en 1913 ?
La Russie menait l'Expédition hydrographique de l'océan Arctique pour explorer les zones inconnues de la future route maritime du Nord, censée relier l'Atlantique au Pacifique par l'Arctique russe.