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Ils ont planté des eucalyptus dès 1950 pour retenir leurs sols : soixante-dix ans plus tard, le Portugal brûle autrement

Ils ont planté des eucalyptus dès 1950 pour retenir leurs sols : soixante-dix ans plus tard, le Portugal brûle autrement

Pourtant, derrière les silhouettes bleutées des eucalyptus, les habitants entendent encore le bourdonnement inquiet des canadairs, comme un souvenir qui refuse de s’effacer. João, 82 ans, lève les yeux vers la pente derrière sa maison : « Ces arbres, on les a plantés à la main après la guerre. On pensait sauver nos terres. »

À l’époque, les sols partaient avec la pluie. Les champs se creusaient, les chemins se transformaient en ruisseaux de boue. Les eucalyptus sont arrivés comme une promesse simple : des racines profondes, des troncs droits, de l’argent pour la pâte à papier. Personne ne parlait encore de feux géants, ni de villages encerclés par les flammes.

Soixante-dix ans plus tard, le paysage a changé de couleur et d’odeur. Les forêts feuillues ont reculé, les plantations d’eucalyptus ont gagné du terrain, parfois jusqu’aux portes des maisons. Quand le vent se lève en été, un parfum d’huile volatile flotte dans l’air. Et au fond de chaque conversation, une question revient, à mi-voix : *avons-nous créé nous-mêmes cette nouvelle manière de brûler ?*

Quand l’arbre qui protège devient l’arbre qui menace

Au départ, les eucalyptus avaient presque des allures de miracle rural. Ils poussaient vite, tenaient les talus, retenaient les sols que les pluies d’hiver emportaient depuis des générations. Les ingénieurs forestiers en parlaient comme d’un bouclier vert. Les paysans, eux, y voyaient surtout une assurance contre la pauvreté, un revenu régulier grâce aux usines de pâte à papier qui s’installaient.

Dans les années 1950, le Portugal est encore un pays agricole, pauvre, fragmenté. Autour de Leiria, de Coimbra ou de Viseu, des familles entières se rassemblent pour planter de jeunes eucalyptus, parfois sur des terres abandonnées. On les aligne au cordeau, comme une armée silencieuse. En 1970, la surface plantée a déjà explosé. Aujourd’hui, ces arbres couvrent autour d’un quart des forêts portugaises, avec des zones où ils forment de véritables mers vertes, sans presque aucune autre espèce.

Le problème, c’est que cette réussite économique et technique porte en elle une vulnérabilité insidieuse. L’eucalyptus grandit vite, mais il brûle vite aussi. Ses feuilles riches en huiles essentielles s’enflamment comme de l’essence, ses branches sèches tombent au sol et forment un tapis parfait pour porter le feu. Quand la sécheresse s’intensifie et que les vagues de chaleur se succèdent, le moindre départ de feu se transforme en torche géante. On ne parle plus de simples incendies de broussailles, mais de feux de cimes qui sautent d’une colline à l’autre.

Portugal : un pays redessiné par des arbres venus d’ailleurs

Les habitants les plus âgés racontent un autre Portugal. Ils se souviennent des châtaigniers, des chênes-lièges, des oliviers tordus par le temps. Les collines étaient plus ouvertes, les parcelles plus petites, les troupeaux dessinaient des clairières dans le relief. Les feux existaient déjà, bien sûr, mais ils progressaient lentement et s’arrêtaient sur les murets de pierre ou dans les prés pâturés. Aujourd’hui, dans certaines régions, le regard se heurte à un mur serré d’eucalyptus, sans rupture, sur des kilomètres.

Prenons un exemple concret : la région de Pedrógão Grande, frappée en 2017 par un incendie meurtrier. Sur les images satellites d’avant le drame, on distingue nettement d’immenses taches d’eucalyptus, plantés au fil des décennies, grignotant les anciennes mosaïques agricoles. Le feu est parti un après-midi orageux et, en quelques heures, il a parcouru des dizaines de kilomètres, attisé par une végétation taillée pour brûler vite. 66 personnes sont mortes en tentant de fuir sur une route bordée de plantations. Ce n’est pas un accident isolé, c’est un signal brutal.

Ce qui saute aux yeux, quand on parcourt ces zones aujourd’hui, c’est la façon dont la logique économique a redessiné le territoire. Chaque propriétaire a planté ses parcelles pour optimiser le rendement, sans forcément regarder ce que faisait le voisin. Le résultat forme un immense puzzle homogène, très rentable sur le papier, mais fragile face au climat qui se réchauffe. Dès que le vent souffle du nord-est et que l’air descend sous les 20 % d’humidité, les collines d’eucalyptus se comportent comme une seule et même masse inflammable. Le feu ne rencontre presque plus de zones de ralentissement.

Comment on aurait pu… et comment on peut encore changer la donne

Si l’on remonte dans le temps, une autre stratégie aurait été possible : mélanger les arbres, maintenir des clairières, préserver les cultures et les pâturages. Dans certaines communes, quelques forestiers têtus ont d’ailleurs tenté ce pari. Ils ont conservé des bandes de chênes-lièges, laissé des vergers d’oliviers, gardé des prairies comme coupe-feu naturels. Quand les grands incendies ont frappé, ces zones mixtes ont mieux résisté, les flammes y perdaient parfois leur puissance.

Aujourd’hui, le défi ressemble à une opération de chirurgie à cœur ouvert sur un pays entier. On ne va pas arracher du jour au lendemain des millions d’eucalyptus, personne ne peut payer cela. En revanche, on peut commencer à casser la continuité, à redessiner le paysage par petites touches. Retirer quelques parcelles à risque autour des villages, réintroduire des espèces moins inflammables, transformer certains versants en mosaïques plutôt qu’en monocultures serrées. Ce sont des décisions locales, souvent modestes, mais qui changent la manière dont le feu se propage.

Les erreurs les plus fréquentes naissent du court terme. Un propriétaire voit le prix du bois monter, il replante tout en eucalyptus, partout où il peut. *Sur le moment, le choix paraît logique, presque évident.* Sauf qu’à l’échelle de la vallée, chacun fait la même chose, sans coordination, et le risque collectif explose. Les habitants le savent bien, même s’ils le disent parfois avec fatalisme : « On vit dans une poudrière verte. » Soyons honnêtes : personne ne se lève tous les matins en se demandant comment son terrain va influencer un futur mégafeu.

Les spécialistes répètent que le Portugal brûle différemment qu’en 1950, et cette phrase n’est pas qu’une formule. Le feu n’est plus seulement un aléa saisonnier, c’est un phénomène amplifié par un cocktail : changement climatique, exode rural, vieillissement de la population et domination d’une espèce très inflammable. On sent aussi une lassitude, une forme de résignation, chez ceux qui ont tout vu flamber plusieurs fois. Ils continuent pourtant à débroussailler, à tailler, à nettoyer, parce qu’ils n’ont pas vraiment le choix.

« On a planté ces arbres pour nourrir nos familles, pas pour tuer nos voisins », souffle Maria, 76 ans, en montrant la pente noircie au-dessus de son village. « On ne peut plus faire comme si rien n’avait changé. Il faut apprendre à vivre avec le feu, pas contre lui. »

Ce constat ouvre une autre question, plus personnelle : qu’est-ce qu’on peut faire, à notre échelle, dans un monde où le risque ne se limite plus aux frontières d’un pays ? Pour un lecteur français, espagnol ou italien, l’histoire portugaise ressemble à un avertissement. Les choix d’espèces plantées, la manière de gérer les friches, les décisions sur l’abandon ou non des campagnes façonnent le visage des catastrophes de demain.

  • Éviter les monocultures ligneuses sur de grandes surfaces.
  • Maintenir des bandes de végétation diversifiée comme zones tampon.
  • Soutenir les agriculteurs et éleveurs qui entretiennent les paysages.

Chaque geste semble minuscule, pris isolément. Ensemble, ils écrivent pourtant une autre carte du feu.

Un pays qui se regarde brûler… et qui cherche une autre histoire

On a souvent l’image d’un Portugal éternel, fait de villages blancs, de ruelles pavées et de façades couvertes d’azulejos. Dans l’arrière-pays, le décor réel est plus rugueux : routes qui serpentent entre plantations serrées, maisons isolées coincées entre deux pentes boisées, lignes électriques qui filent à travers des forêts prêtes à s’embraser. L’été, le moindre panache de fumée au loin fait naître un silence particulier, comme si tout le monde retenait son souffle.

La tragédie des grands incendies a pourtant réveillé quelque chose. Des maires refusent désormais les plantations d’eucalyptus au contact immédiat des habitations. Des associations replantent des chênes, des arbousiers, des espèces locales plus lentes mais plus stables. Des habitants se regroupent pour mutualiser l’entretien, recréer des pâturages, rouvrir d’anciens sentiers. Rien de spectaculaire à l’échelle d’un satellite, mais beaucoup de détermination au niveau du village. Le pays expérimente, hésite, se trompe, recommence.

On pourrait voir cette histoire comme une simple affaire de politique forestière. Elle touche en réalité quelque chose de plus intime : la manière dont nous projetons l’avenir sur nos paysages. Choisir un arbre, c’est accepter de vivre avec lui pendant des décennies. Dans les années 1950, le Portugal a fait le pari des eucalyptus pour retenir ses sols et sortir de la misère. Aujourd’hui, il se retrouve à repenser son rapport au feu, à la vitesse, aux promesses faciles. Une question flotte, qui dépasse largement les frontières lusitaniennes : quand on plante pour se protéger, sait-on vraiment de quoi on se protège, et à quel prix ?

Point essentiel Détail Valeur ajoutée pour le lecteur
L’eucalyptus, héros des années 1950, devient facteur de risque Planté pour retenir les sols et créer un revenu, il forme aujourd’hui de vastes monocultures très inflammables Comprendre comment une solution d’hier peut créer un problème majeur aujourd’hui
Le paysage uniforme nourrit des incendies hors norme La continuité des plantations permet au feu de parcourir des dizaines de kilomètres sans rupture Visualiser concrètement le lien entre aménagement du territoire et violence des feux
Des pistes existent pour changer la manière dont un pays brûle Diversification des essences, mosaïques paysagères, rôle clé des habitants et des élus locaux Repérer des leviers d’action transposables à d’autres régions méditerranéennes exposées aux mégafeux

Questions fréquentes

Pourquoi le Portugal a-t-il planté autant d'eucalyptus à partir de 1950 ?

L'eucalyptus poussait vite, retenait les sols que les pluies emportaient, et générait un revenu régulier grâce aux usines de pâte à papier. C'était perçu comme une solution idéale pour un pays agricole et pauvre cherchant à stabiliser ses terres.

Pourquoi l'eucalyptus est-il particulièrement inflammable ?

Ses feuilles sont riches en huiles essentielles qui s'enflamment très facilement, et ses branches sèches qui tombent au sol créent un tapis parfait pour porter le feu. Lors de sécheresses intenses, le moindre départ de feu se transforme en torche géante.

Quel rôle a joué l'eucalyptus dans l'incendie de Pedrógão Grande en 2017 ?

Les plantations massives et continues d'eucalyptus ont créé une masse inflammable homogène sans zones de ralentissement. En quelques heures, le feu a parcouru des dizaines de kilomètres et a tué 66 personnes sur une route bordée de ces plantations.

Comment peut-on réduire le risque incendie sans arracher tous les eucalyptus ?

Il faut casser la continuité des monocultures en réintroduisant des espèces moins inflammables (chênes-lièges, oliviers), en maintenant des clairières et des prairies comme coupe-feu naturels, et en transformant les versants en mosaïques forestières plutôt qu'en plantations serrées.

Pourquoi les habitants continuent-ils à planter des eucalyptus malgré le risque ?

Chaque propriétaire optimise son rendement individuel sans considérer l'impact collectif. Quand le prix du bois monte, replanter en eucalyptus paraît logique à court terme, mais cela amplifie le risque global à l'échelle de la vallée.

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