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Des orques fabriquent des outils avec des algues : voici à quoi elles leur servent entre elles

Des orques fabriquent des outils avec des algues : voici à quoi elles leur servent entre elles

Au large de l’État de Washington, des chercheurs ont observé des orques utiliser de longues algues comme de véritables outils, lors d’étranges séances en duo.

Ces images aériennes intriguent les spécialistes des cétacés : dans le Salish Sea, entre les États-Unis et le Canada, des orques résidentes du Sud semblent « bricoler » des morceaux d’algues pour se frotter le corps à deux. Un comportement détaillé par le média environnemental Mongabay, qui pourrait bien constituer le premier cas documenté de fabrication d’outils chez des mammifères marins.

Des orques qui découpent des algues pour se masser à deux

Les observations portent sur les orques résidentes du Sud (Orcinus orca ater) qui vivent dans le Salish Sea, au large de l’État de Washington, en Amérique du Nord. Ces animaux menacés ont été filmés par drone en 2024 par l’équipe du Center for Whale Research, basé dans cette région.

En visionnant les vidéos en haute résolution, les scientifiques repèrent un détail surprenant : entre deux orques en contact étroit, un « bâton » brun semble coincé, comme un objet partagé.

Les orques mordent l’extrémité d’une algue de varech géant, en détachent un segment d’environ 60 centimètres, puis le maintiennent coincé entre leurs deux corps, qu’elles font rouler l’un contre l’autre.

Ce comportement a reçu un nom : « allokelping », littéralement « kelp avec un autre », en référence au varech géant utilisé, le bull kelp, une grande algue brune des eaux froides du Pacifique Nord. Les chercheurs décrivent des orques qui :

  • sélectionnent des tiges de bull kelp encore intactes ;
  • saisissent l’algue par l’extrémité enracinée (le « pied » qui s’accroche au fond) ;
  • effectuent un mouvement brusque de la tête en utilisant la traction de l’eau et leurs dents pour détacher un tronçon court ;
  • placent ce morceau de tige entre leur corps et celui d’un partenaire ;
  • se déplacent en synchronisation pour faire rouler l’algue entre leurs flancs pendant de longues secondes, voire plusieurs minutes.

Selon Michael Weiss, directeur de la recherche au Center for Whale Research, cette tige de varech « est ferme mais flexible, comme un tuyau de jardin rempli, avec une surface extérieure glissante ». Un matériau idéal pour un outil de soin corporel, sans risque de blessure.

Une première chez les mammifères marins : la fabrication d’un outil

Les orques sont déjà connues pour leurs comportements complexes et leurs cultures de groupe, notamment en matière de chasse. Mais ici, les scientifiques soulignent une nouveauté majeure : ces animaux ne se contentent pas de jouer avec les algues, ils les transforment en outils.

Chez ces orques, l’algue ne sert pas à attraper de la nourriture, mais à répondre à un double besoin : l’entretien de la peau et le lien social.

La plupart des cas célèbres d’outils chez les animaux concernent l’accès à la nourriture : singes qui utilisent des bâtons pour déloger des insectes, loutres qui cassent des coquillages avec des pierres, ou certains dauphins qui protègent leur rostre avec une éponge pour fouiller le fond marin. Dans le cas présent, l’outil sert à une autre fonction : le toilettage mutuel.

Les chercheurs parlent « d’allogrooming » (toilettage entre individus), un comportement bien connu chez les primates ou certains oiseaux, mais plus rare chez les cétacés. L’allokelping serait une version sophistiquée de ce toilettage, avec un objet fabriqué pour améliorer l’action.

Espèce Type d’outil Usage principal
Chimpanzés Bâtons Extraction de termites ou de miel
Dauphins (certaines populations) Éponges marines Protection du rostre lors de la recherche de proies
Orques résidentes du Sud Tiges d’algues bull kelp découpées Toilettage mutuel, massage social

Hygiène, peau qui mue et « massage » social

Les orques doivent renouveler régulièrement leur couche de peau, un processus de mue qui peut être compliqué en eaux froides. L’allokelping pourrait les aider à éliminer plus efficacement les peaux mortes en frottant une tige légèrement rugueuse mais souple sur la surface du corps.

Les chercheurs notent un lien possible entre l’état de la peau et la pratique du comportement : les individus qui montrent davantage de zones en cours de mue semblent plus susceptibles de participer à ces sessions d’algues partagées.

Autre point clé : les propriétés chimiques du bull kelp. Comme d’autres grandes algues brunes, il contient des composés aux effets antibactériens et anti-inflammatoires. Selon Darren Croft, professeur à l’université d’Exeter, ces caractéristiques pourraient offrir un bénéfice sanitaire supplémentaire aux orques, en limitant certaines infections cutanées.

Le bull kelp agit à la fois comme une brosse douce et comme un éventuel « pansement » naturel, grâce à ses substances antibactériennes.

Mais l’allokelping ne se réduit pas à une séance de gommage. L’analyse des vidéos montre que ce comportement implique une forte coordination entre les deux orques, qui doivent ajuster leurs mouvements pour garder la tige d’algue coincée entre leurs corps. Les comparaisons avec un jeu humain du ballon coincé entre deux personnes illustrent la difficulté de cette synchronisation.

Les paires impliquées sont souvent des mères et leurs petits, des frères et sœurs, ou des individus d’âges proches. Ce choix des partenaires suggère un rôle important pour le lien social, la confiance et l’apprentissage. Un jeune peut ainsi découvrir le geste en le pratiquant avec sa mère ou un autre proche.

Un comportement rare, observé grâce aux drones

Ce comportement n’est apparu clairement qu’après une évolution technologique de la recherche. En 2024, l’équipe du Center for Whale Research améliore son matériel de drones et peut zoomer davantage tout en conservant une bonne qualité d’image.

C’est une étudiante en master de comportement animal à l’université d’Exeter, Rachel John, qui repère la première scène suspecte : un « bâton brun » entre deux orques qui restent au contact pendant plusieurs minutes. En accumulant les observations au fil de la saison 2024, les chercheurs réalisent qu’il ne s’agit ni d’un hasard ni d’un simple jeu.

L’allokelping a été enregistré lors de huit journées d’observation sur douze. Toutes les classes d’âge y participent, des jeunes aux adultes. Pour Monika Wieland Shields, directrice de l’Orca Behavior Institute, ce comportement existe probablement depuis longtemps, mais n’avait jamais été vu avec autant de détails. Elle estime, citée par le Guardian, que ces travaux montrent la richesse des nouvelles données comportementales obtenues grâce aux drones.

Une culture fragile : orques menacées, forêts d’algues en danger

Les orques résidentes du Sud observées dans cette étude sont classées « en danger » aux États-Unis comme au Canada. D’après les chiffres cités par Mongabay, elles n’étaient plus que 73 individus en juillet 2024, un niveau jugé « extrêmement bas » par Michael Weiss, car ces orques ne se reproduisent pas avec d’autres populations.

Perdre ces 73 orques, ce ne serait pas seulement perdre des animaux, mais aussi une société complexe et un ensemble unique de traditions culturelles.

Leur survie est déjà compromise par plusieurs menaces :

  • la raréfaction du saumon chinook, leur proie principale, à cause de la surpêche, de la dégradation des rivières et du réchauffement climatique ;
  • les polluants chimiques qui s’accumulent dans la chaîne alimentaire ;
  • le bruit et la présence accrue des bateaux, qui perturbent leur communication et leur chasse.

À cela s’ajoute un risque direct pour l’allokelping : le déclin des forêts de bull kelp. Ces grandes algues brunes ont besoin d’eaux froides pour prospérer. Le réchauffement des océans entraîne dans la région des épisodes de mortalité massive, réduisant les zones où les orques peuvent trouver leurs « outils » de toilettage.

Pour Michael Weiss, protéger ces forêts d’algues revient donc à protéger une facette de la culture des orques résidentes du Sud. Sans bull kelp, l’allokelping pourrait disparaître, même si l’espèce survit.

Quelles leçons pour la France et les autres populations de cétacés ?

Les orques observées vivent sur la côte pacifique nord-américaine, loin des côtes françaises. Mais ces résultats intéressent aussi les scientifiques européens, qui étudient les grands cétacés dans l’Atlantique Nord, la Méditerranée ou les territoires ultramarins.

Au large de la France métropolitaine, on observe d’autres espèces de grands cétacés, comme le rorqual commun, le cachalot ou le grand dauphin. Certaines populations de dauphins montrent déjà des traditions culturelles, par exemple des techniques de chasse spécifiques ou des associations particulières avec les activités humaines (pêche artisanale, par exemple).

L’étude des orques résidentes du Sud rappelle que :

  • l’usage d’outils n’est pas réservé aux primates ou aux oiseaux ;
  • les comportements de toilettage social peuvent prendre des formes très variées en milieu marin ;
  • la protection des habitats (ici les forêts d’algues) conditionne aussi la préservation de ces cultures animales.

En France, les organismes chargés de la protection des cétacés, comme l’Office français de la biodiversité ou les observatoires spécialisés, s’appuient de plus en plus sur les images aériennes et les données acoustiques pour mieux comprendre les comportements. Les résultats obtenus dans le Salish Sea plaident pour une surveillance fine des interactions sociales et des usages d’objets par les espèces présentes dans les eaux françaises, y compris en Méditerranée et dans les outre-mer.

Un aperçu de l’intelligence sociale des orques

Ce que révèle l’allokelping dépasse l’anecdote insolite. Ce comportement illustre l’intelligence sociale d’animaux capables :

  • d’identifier dans leur environnement un matériau aux propriétés particulières ;
  • de le transformer en outil adapté à la taille de leur corps ;
  • de l’utiliser à deux, de manière synchronisée et répétée ;
  • de transmettre ce savoir-faire au sein de leur groupe, probablement sur plusieurs générations.
  • Pour un lecteur français, ces travaux soulignent un enjeu central de la conservation moderne : il ne s’agit pas seulement de « sauver une espèce », mais aussi de préserver ses cultures, ses traditions comportementales, et les milieux nécessaires à leur expression. Ici, la survie des forêts d’algues et celle d’un petit groupe d’orques du Pacifique conditionnent la poursuite d’un rituel de soin partagé, à la frontière entre hygiène et massage social.

    Questions fréquentes

    Qu'est-ce que l'allokelping exactement ?

    L'allokelping est un comportement observé chez les orques résidentes du Sud où deux individus se placent côte à côte et font rouler une tige d'algue bull kelp découpée entre leurs corps pendant plusieurs minutes, permettant un massage mutuel.

    À quoi sert l'algokelping pour les orques ?

    Ce comportement remplit plusieurs fonctions : éliminer les peaux mortes lors de la mue, bénéficier des propriétés antibactériennes et anti-inflammatoires de l'algue, et renforcer les liens sociaux entre individus proches.

    Pourquoi cela n'a-t-il été découvert qu'en 2024 ?

    Ce comportement n'a été clairement observé que grâce aux améliorations technologiques des drones en 2024, permettant de zoomer davantage tout en conservant une haute qualité d'image pour repérer les détails.

    Combien d'orques résidentes du Sud restent-il ?

    Il n'en restait plus que 73 individus en juillet 2024, ce qui est considéré comme extrêmement bas car cette population ne se reproduit pas avec d'autres groupes d'orques.

    Cet outil est-il le premier documenté chez les mammifères marins ?

    Oui, l'allokelping constitue le premier cas documenté de fabrication d'outils chez les mammifères marins, contrairement aux primates ou certains dauphins qui utilisent des outils pour se nourrir.

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