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Au XVIIIe siècle, les médecins insufflaient vraiment de la fumée de tabac dans le rectum des noyés : voici pourquoi l’expression existe encore

Au XVIIIe siècle, les médecins insufflaient vraiment de la fumée de tabac dans le rectum des noyés : voici pourquoi l'expression existe encore

Au XVIIIe siècle en Angleterre, une technique médicale aujourd’hui inimaginable consistait à envoyer de la fumée de tabac dans le rectum pour tenter de ranimer les noyés.

Cette pratique, racontée par le site américain Gizmodo, a réellement existé dans plusieurs pays d’Europe occidentale. L’expression anglaise familière « to blow smoke up your ass », aujourd’hui utilisée pour dénoncer la flatterie intéressée, trouve en partie son origine dans ces étonnants « clystères de tabac » qui ont un temps fait partie de l’arsenal médical.

Quand « souffler de la fumée dans le derrière » était un geste de premier secours

Au milieu du XVIIIe siècle, en Angleterre, la noyade constituait une cause fréquente de décès près des rivières et des canaux. La médecine de l’époque, encore largement empirique, cherchait des moyens de « rappeler à la vie » les personnes inconscientes.

Selon Gizmodo, l’un des tout premiers cas documentés date de 1746. Une femme anglaise, laissée sans connaissance après une quasi-noyade, est alors traitée de manière pour le moins surprenante. Son mari, désespéré, suit le conseil qui lui est donné : lui administrer un lavement de fumée de tabac.

Faute de matériel spécifique, il prend une pipe remplie de tabac, en insère le tuyau dans le rectum de sa femme et souffle la fumée à l’intérieur. Le récit rapporte que la chaleur des braises et la nicotine auraient stimulé la victime, qui aurait repris connaissance. Ce type d’histoire a contribué à diffuser l’idée que la fumée de tabac pouvait « ranimer » les noyés.

Au XVIIIe siècle, le lavement de fumée de tabac devient progressivement un geste de réanimation, au même titre que d’autres méthodes rudimentaires comme les frictions ou les saignées.

Des savoirs autochtones à la mode médicale en Europe

L’idée d’utiliser le tabac à des fins thérapeutiques ne naît pas en Europe. De nombreux peuples amérindiens emploient la plante pour traiter divers maux, sous forme de fumigations, d’inhalations ou d’applications locales. C’est dans ce contexte qu’apparaît ce que les Européens appelleront plus tard le « lavement de tabac ».

Au XVIIe siècle, l’Anglais Nicholas Culpeper, botaniste, médecin et astrologue, s’intéresse à ces usages. Il décrit le tabac comme une plante aux propriétés actives et l’intègre à sa pharmacopée, y compris par voie rectale, pour soulager par exemple les douleurs de coliques ou certains troubles liés à une hernie.

Quelques décennies plus tard, un autre médecin anglais, Richard Mead, figure de la médecine de son temps, contribue à légitimer ces lavements à base de plantes. Il soutient leur emploi pour différentes affections et participe à leur diffusion dans le milieu médical britannique. Le tabac, très en vogue, trouve ainsi une place de choix dans ces pratiques.

Un dispositif dédié sur les berges des fleuves

À la fin du XVIIIe siècle, la technique se structure. Dans plusieurs grandes villes anglaises, l’usage du lavement de fumée de tabac devient un geste courant pour les victimes de noyade apparemment sans vie. On le classe parmi les « remèdes héroïques » censés réveiller le cœur et la respiration.

Les médecins accordent alors au tabac plusieurs effets supposés :

  • accélération du rythme cardiaque, grâce à la nicotine ;
  • stimulation de la respiration, par l’irritation des muqueuses et l’excitation générale ;
  • « dessiccation » intérieure, l’air chaud et sec étant censé chasser l’humidité absorbée dans les poumons et les tissus.

Administrer la fumée par le rectum semble alors plus pratique que souffler dans la bouche, ce qui expose à des contacts jugés malsains et à la peur des « miasmes ». La voie anale paraît à la fois plus pudique et plus « technique » aux yeux de nombreux praticiens.

Au point que des dispositifs spéciaux, composés d’un soufflet et d’un long tube flexible, sont placés à demeure le long de certains canaux et rivières, prêts à servir en cas de noyade.

Des pipes à tabac aux premiers « kits de réanimation »

Avant l’invention d’instruments dédiés, ces lavements de fumée étaient le plus souvent réalisés à l’aide d’une simple pipe. Le fumeur soufflait par l’embout, l’autre extrémité du tuyau étant insérée dans le rectum du patient.

Cette méthode posait des problèmes évidents :

  • la tige de la pipe était trop courte, obligeant à une proximité très inconfortable ;
  • les risques de transmission de maladies comme le choléra étaient élevés, le médecin ou le sauveteur pouvant être exposé aux sécrétions du patient ;
  • un retour brutal de gaz ou de matière fécale pouvait être inhalé par la personne soufflant la fumée.

Pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, des dispositifs plus sophistiqués apparaissent. Les gravures médicales de l’époque montrent un appareil composé :

Élément Rôle
Soufflet Envoyer l’air contenant la fumée de tabac
Tuyau flexible Relier le soufflet au patient et limiter le contact direct
Embout rectal Introduire la fumée dans le rectum

Ce système limite les risques immédiats pour le sauveteur et standardise la procédure. Il s’inscrit dans une volonté plus générale de professionnaliser les secours aux noyés.

La Royal Humane Society, pionnière de la réanimation en Angleterre

Dans ce contexte, deux médecins londoniens, William Hawes et Thomas Cogan, créent en 1774 une organisation spécialisée dans l’aide aux victimes de noyade. Son nom officiel, assez long, est « Institution for Affording Immediate Relief to Persons Apparently Dead from Drowning ».

L’organisation adopte ensuite un nom plus court et plus connu : la Royal Humane Society. Cette association caritative se donne deux grandes missions :

  • promouvoir des méthodes de réanimation – dont les lavements de fumée de tabac – pour les personnes « apparemment mortes » ;
  • récompenser les citoyens qui parviennent à sauver une vie.

Dès ses débuts, la Royal Humane Society remet des récompenses financières aux personnes ayant réanimé un noyé, parfois à l’aide d’un lavement de tabac : quatre guinées, soit l’équivalent d’environ 160 dollars actuels, étaient alors offertes.

La Royal Humane Society existe toujours, même si elle ne promeut plus depuis longtemps les clystères de tabac. Elle remet désormais principalement des médailles et distinctions pour actes de bravoure et gestes de réanimation contemporains.

Pourquoi la pratique a disparu : le tabac reconnu toxique pour le cœur

Le lavement de fumée de tabac ne se limite pas longtemps aux noyés. Au fil des décennies, il est recommandé par certains médecins pour d’autres affections : typhoïde, maux de tête, crampes d’estomac. Le tabac est alors considéré comme un stimulant global, utile dans un grand nombre de situations.

Cette confiance commence à vaciller au début du XIXe siècle. En 1811, des travaux médicaux mettent en lumière la toxicité du tabac pour le système cardiovasculaire. La nicotine est identifiée comme une substance dangereuse pour le cœur, surtout lorsqu’elle pénètre rapidement dans l’organisme.

Une fumée envoyée directement dans le rectum permet justement une absorption rapide par la muqueuse intestinale. Les médecins comprennent alors que cette méthode, présentée comme une aide à la réanimation, peut au contraire aggraver l’état du patient, voire provoquer l’arrêt cardiaque qu’elle prétend prévenir.

En quelques années, la pratique perd donc son crédit. On la classe parmi les erreurs de la médecine ancienne, au même titre que certaines saignées excessives ou cures « électriques » de fantaisie. Ses instruments disparaissent des quais, remplacés progressivement par d’autres approches de la réanimation.

Quelle place pour ce genre de pratiques dans l’histoire de la médecine ?

Les lavements de fumée de tabac illustrent la manière dont la médecine a longtemps avancé par essais et erreurs, en s’appuyant sur :

  • l’observation parfois approximative d’effets supposés ;
  • la reprise de pratiques traditionnelles mal comprises ;
  • des théories physiologiques encore rudimentaires.

Le rectum était vu comme une voie d’administration utile pour de nombreux remèdes, à une époque où les injections et les médicaments standardisés n’existaient pas encore. En l’absence de moyens de mesure fiables, la frontière entre stimulation bénéfique et intoxication restait floue.

Les historiens de la médecine citent souvent ces clystères de tabac aux côtés d’autres curiosités thérapeutiques : ceintures électrifiées censées traiter la dépression et la constipation, saignées systématiques, ou encore remèdes à base de métaux toxiques comme le mercure.

Réanimation : comment la France a pris un autre chemin

En France, les débats sur la réanimation des noyés se développent aussi au XVIIIe siècle, mais les méthodes retenues évoluent progressivement vers des techniques plus proches de celles connues aujourd’hui.

Les sociétés savantes et les autorités sanitaires françaises encouragent par exemple :

  • le réchauffement progressif du corps ;
  • le massage du thorax ;
  • des tentatives de ventilation artificielle rudimentaires, parfois avec des soufflets, puis avec la bouche.

Les lavements de tabac ont pu être mentionnés ou essayés, mais ils ne se sont pas imposés durablement comme norme dans l’Hexagone. Au XIXe siècle, la recherche médicale française se concentre davantage sur la compréhension de la respiration, de la circulation sanguine et, plus tard, sur la désinfection.

Au XXe siècle, la réanimation en France s’appuie sur des bases scientifiques beaucoup plus solides. La ventilation artificielle, le massage cardiaque externe, la défibrillation et, plus récemment, la formation du grand public aux gestes de premiers secours remplacent les expérimentations héritées du XVIIIe siècle.

Une expression familière qui garde la trace de ce passé

L’anglais courant a conservé la formule « to blow smoke up your ass », passée du champ médical au champ métaphorique. Elle désigne aujourd’hui une attitude de flatterie mensongère, l’idée de « gonfler » quelqu’un avec des compliments creux.

Cette évolution illustre la manière dont certaines pratiques médicales, même abandonnées depuis deux siècles, continuent de laisser une trace dans la langue. Le français, lui, n’a pas repris littéralement cette image, mais utilise d’autres expressions pour décrire la fausse flatterie, du type « passer de la pommade ».

Au-delà de l’anecdote, l’histoire de ces lavements de fumée de tabac rappelle l’intérêt de vérifier scientifiquement les effets d’un traitement, même lorsqu’il semble logique ou qu’il s’appuie sur des traditions anciennes. Elle montre aussi comment les sociétés ont peu à peu déplacé leurs efforts, des remèdes spectaculaires vers la prévention et l’organisation des secours d’urgence.

Questions fréquentes

D'où vient l'expression anglaise 'to blow smoke up your ass'?

L'expression trouve son origine dans les clystères de tabac, des lavements de fumée administrés par le rectum au XVIIIe siècle en Angleterre pour ranimer les noyés. Utilisée métaphoriquement, elle en vient à désigner la flatterie intéressée ou la tromperie.

Pourquoi les médecins pensaient-ils que la fumée de tabac pouvait ranimer les noyés?

Les médecins de l'époque attribuaient au tabac plusieurs effets supposés: l'accélération du rythme cardiaque par la nicotine, la stimulation de la respiration par l'irritation des muqueuses, et une 'dessiccation' censée chasser l'humidité des poumons.

Comment s'est déroulée l'évolution technologique de cette pratique?

La technique a d'abord utilisé une simple pipe tenue par le praticien, créant des risques importants. Au fil du XVIIIe siècle, des dispositifs sophistiqués composés d'un soufflet, d'un tuyau flexible et d'un embout rectal ont été développés et même installés en permanence le long des rivières anglaises.

Quand et pourquoi cette pratique a-t-elle été abandonnée?

Au début du XIXe siècle, notamment après 1811, des travaux médicaux ont démontré la toxicité de la nicotine pour le système cardiovasculaire. Une absorption rapide par voie rectale s'avérant particulièrement dangereuse pour le cœur, la pratique a progressivement disparu.

Quel rôle a joué la Royal Humane Society dans cette pratique?

Créée en 1774 par deux médecins londoniens, cette organisation s'est spécialisée dans l'aide aux victimes de noyade et a promu activement les lavements de fumée de tabac, offrant même des récompenses financières aux citoyens qui réanimaient un noyé avec cette méthode.

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