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Les chercheurs sont formels : la hauteur de votre bureau influence votre prise de risque, sans que vous vous en rendiez compte

Les chercheurs sont formels : la hauteur de votre bureau influence votre prise de risque, sans que vous vous en rendiez compte

Au Canada, une équipe universitaire montre que le simple réglage de la hauteur d’un bureau peut modifier discrètement nos décisions risquées.

Une étude menée à l’université McGill, au Canada, et relayée par le site d’actualité scientifique PsyPost, met en lumière un phénomène déroutant : sans consigne particulière, la manière dont un bureau et un écran sont réglés modifierait à la fois notre posture, notre humeur… et notre propension à prendre des risques. Et la plupart des participants n’avaient aucune idée que leur position corporelle était manipulée.

Quand la posture façonne les émotions et la prise de risque

Les chercheurs s’appuient sur le concept d’« émotion incarnée » : nos émotions ne seraient pas seulement dans la tête, mais aussi dans le corps. Adopter une posture associée à un certain état d’esprit pourrait favoriser cet état d’esprit lui-même.

Longtemps, les fameuses « postures de pouvoir » ont été présentées comme un moyen d’augmenter le sentiment de domination et la prise de risque : se tenir très droit, occuper de l’espace, bomber le torse. Des travaux publiés en 2010 concluaient à un effet net de ces postures sur la confiance et les décisions risquées.

Mais des tentatives de réplication, en particulier en 2015, n’ont pas retrouvé ces résultats lorsque les participants étaient explicitement invités à adopter une « power pose ». Cette controverse a nourri l’idée que certains volontaires devinaient ce que les chercheurs attendaient d’eux, ce qui biaisait leurs comportements.

Plus récemment, d’autres études ont montré que des manipulations beaucoup plus discrètes de la posture pouvaient tout de même changer l’humeur ou les performances cognitives, sans que les participants en aient conscience. Une recherche citée par PsyPost en 2024 a aussi mis en évidence un lien entre le fait de se tenir plus droit et un niveau plus élevé d’orientation vers la dominance sociale.

La question posée par l’équipe canadienne : si l’environnement nous pousse « incidemment » à nous tenir plus droit ou plus voûté, cela suffit-il à modifier notre goût du risque sans que nous nous en rendions compte ?

Une expérience canadienne centrée sur la hauteur du bureau

L’étude a été dirigée par Soren Wainio-Theberge, de l’université McGill à Montréal, avec son collègue Jorge Armony. Au total, 198 participants, en majorité de jeunes femmes étudiantes, ont été répartis aléatoirement en deux groupes. Un autre groupe de 113 personnes, issu d’un projet distinct, a servi de groupe de contrôle.

Plutôt que d’ordonner aux volontaires de se tenir d’une certaine manière, les chercheurs ont modifié l’environnement de travail. Tous devaient réaliser une tâche sur tablette, assis à un bureau réglable.

  • Groupe « expansif » : le bureau était rehaussé et la tablette placée sur un support légèrement au-dessus du niveau des yeux. Résultat : une posture naturellement redressée, buste et cou plus droits.
  • Groupe « contracté » : le bureau était abaissé, proche du niveau des genoux. Pour voir l’écran, les participants devaient se pencher et se voûter davantage.
  • Groupe contrôle : les participants utilisaient un bureau standard, sans manipulation particulière de la hauteur.

Une caméra filmait chaque personne afin de mesurer objectivement l’angle de la nuque, un indicateur précis de la posture réelle adoptée. À la fin, les participants remplissaient aussi des questionnaires sur leur humeur et leur sentiment de fierté, avant et après la tâche.

Les images vidéo ont confirmé l’efficacité de la manipulation environnementale : le groupe expansif adoptait bien une position plus droite, tandis que le groupe contracté se recroquevillait davantage. La grande majorité des participants n’a pas compris que la hauteur du bureau visait à influencer leur posture.

Un jeu de ballon virtuel pour mesurer la prise de risque

Pour évaluer le goût du risque, les chercheurs ont utilisé une tâche bien connue en psychologie expérimentale : le « Balloon Analogue Risk Task », un jeu de ballon virtuel.

Sur l’écran, les participants voyaient un ballon qu’ils pouvaient gonfler virtuellement, coup par coup. À chaque « coup de pompe », une somme d’argent virtuelle s’ajoutait à une cagnotte temporaire. Mais à tout moment, le ballon pouvait éclater, faisant perdre la cagnotte de ce tour. Les joueurs devaient donc décider quand s’arrêter pour encaisser leurs gains, ou au contraire continuer à gonfler pour espérer gagner davantage, au risque de tout perdre.

Plus un participant accepte de gonfler le ballon, plus il se montre enclin à la prise de risque. Le nombre moyen de « coups de pompe » devient ainsi un indicateur comportemental du goût du risque.

Au fil des tours, les chercheurs ont observé comment le comportement évoluait en fonction de la posture induite par la hauteur du bureau.

Se tenir plus droit, gagner un peu plus et prendre davantage de risques

Les résultats sont nets : les personnes installées dans la configuration « expansive » ont pris davantage de risques. Elles ont choisi de gonfler les ballons plus de fois avant de s’arrêter, en comparaison du groupe contracté.

Cette attitude plus risquée s’est traduite par un gain virtuel légèrement supérieur. En moyenne, le groupe expansif a accumulé 701 « dollars » virtuels, contre 645 pour le groupe contracté. Cette différence s’est produite sans augmentation du nombre de ballons qui explosaient : ces participants ont donc pris plus de risques, mais de manière plutôt « rentable » dans le cadre de la tâche.

Lorsque les résultats ont été comparés au groupe contrôle, c’est bien le groupe expansif qui se démarquait : ces participants prenaient plus de risques que ceux installés à un bureau standard. À l’inverse, le groupe contracté se comportait de façon très proche du groupe contrôle, ce qui laisse penser que l’effet se situe surtout dans le fait d’encourager une posture plus ouverte et plus droite.

Les questionnaires d’humeur apportent un autre éclairage. Plus la nuque était redressée, plus les participants déclaraient un sentiment de fierté après la tâche. L’angle du cou ne jouait pas seulement sur les décisions prises, mais aussi sur la manière dont les personnes se percevaient elles-mêmes.

Pourquoi cette étude relance le débat sur les « power poses »

Ces résultats contrastent avec une autre recherche, publiée en 2017 et également évoquée par PsyPost, qui n’avait trouvé aucun bénéfice en conditions réelles pour les postures de pouvoir délibérément adoptées.

La différence clé tient à la méthode : ici, personne ne demande aux participants de « se tenir comme un chef ». L’environnement les amène simplement, sans consigne, à adopter une position plus ou moins ouverte. Les volontaires ne se sentent donc pas observés sur ce point ni encouragés à se comporter d’une manière particulière.

Les auteurs avancent que cette approche permet de contourner un biais majeur : dans les protocoles où la consigne est explicite, certains sujets peuvent jouer le jeu en se disant qu’il faut être plus audacieux pour « faire plaisir » aux chercheurs. Avec une manipulation implicite, ce type d’effet d’attente est beaucoup moins probable.

Des limites : un échantillon jeune, féminin et culturellement homogène

Les chercheurs rappellent cependant plusieurs contraintes. L’échantillon se compose principalement de jeunes femmes étudiantes, issues d’un seul pays occidental. On ignore donc si le même effet se retrouverait chez des hommes, des personnes plus âgées, ou dans des cultures où l’expression de la dominance et de la fierté passe différemment.

Autre limite : même au sein du groupe contracté, toutes les personnes ne se tenaient pas exactement de la même façon. Certaines pliaient surtout la nuque pour regarder l’écran, d’autres se penchaient davantage à partir des hanches. Cette variabilité complique l’identification précise des mouvements corporels responsables du changement de comportement.

Les auteurs estiment que de futurs travaux devront mieux suivre la mécanique du corps dans son ensemble, par exemple avec plusieurs caméras ou des capteurs, afin de distinguer finement l’effet de chaque angle et segment du corps.

Ce que cela peut changer pour les bureaux et les open spaces en France

Pour un lecteur français, ces résultats posent une question très concrète : la manière dont sont aménagés bureaux et postes de travail en entreprise pourrait-elle influencer discrètement la prise de risque des salariés ?

En France, les discussions sur l’ergonomie portent surtout sur la prévention des troubles musculo-squelettiques, des douleurs de dos ou de nuque, et sur le confort visuel face aux écrans. Les recommandations des services de santé au travail et des ergonomes insistent sur la hauteur de la chaise, l’alignement des yeux avec le haut de l’écran, ou encore la possibilité d’alterner entre la position assise et debout.

Si l’on suit les résultats de l’étude canadienne, un bureau trop bas, qui force à se voûter, ne jouerait pas seulement sur le dos, mais aussi sur l’humeur et les décisions. À l’inverse, un poste de travail plus haut et plus ouvert pourrait encourager une attitude plus audacieuse.

Pour certains métiers français, la prise de risque est centrale : traders, commerciaux, entrepreneurs, mais aussi certains postes de direction. Pour d’autres, comme les métiers de la sécurité, du contrôle ou de la conformité, un excès de risque serait au contraire problématique. L’idée que la hauteur de bureau puisse légèrement « pousser » dans un sens ou dans l’autre pourrait intéresser les spécialistes des ressources humaines et les ergonomes, même si l’on reste loin d’un levier massif.

Par prudence, l’étude ne fournit pas de « recette » prête à l’emploi pour les entreprises. Elle suggère toutefois qu’un environnement qui favorise une posture plus droite pourrait aussi renforcer un certain sentiment de fierté et de maîtrise de soi, au-delà du simple confort physique.

Comment ajuster son poste de travail pour limiter les effets indésirables

La recherche ne donne pas de consigne universelle de réglage, mais certains principes dégagés par l’ergonomie et la littérature scientifique peuvent servir de repères :

  • Veiller à ce que le haut de l’écran se situe globalement au niveau des yeux, pour éviter de trop baisser la tête.
  • Garder les épaules relâchées, sans devoir lever exagérément les bras ou les poignets pour taper ou manipuler une souris.
  • Limiter les positions très voûtées sur de longues durées, qui semblent associées à une humeur plus basse et à un moindre sentiment de contrôle.
  • Prévoir des pauses régulières pour se lever, marcher et « réinitialiser » la posture, surtout en cas de travail prolongé sur écran.
  • Un salarié ou un indépendant qui gère lui-même son bureau peut tester différentes hauteurs de table ou de chaise, en observant non seulement son confort physique, mais aussi sa manière de travailler : prudence excessive, impulsivité accrue, difficulté à se sentir fier de ce qu’il accomplit.

    Un effet discret, mais potentiellement cumulatif

    L’effet observé par l’équipe de McGill reste modéré : les gains supplémentaires dans la tâche de ballon ne représentent pas un changement radical de comportement. Toutefois, cette influence s’ajoute à beaucoup d’autres facteurs qui façonnent nos décisions au quotidien : fatigue, stress, environnement sonore, pression du temps, culture d’entreprise.

    Sur une journée ou une semaine, passer des heures dans une posture fermée et voûtée pourrait ainsi contribuer, parmi d’autres éléments, à une attitude plus réservée et moins confiante. À l’inverse, un environnement qui incite naturellement à se tenir droit et à occuper l’espace pourrait encourager une prise de décision un peu plus affirmée, sans que l’on en soit conscient.

    L’étude, intitulée « Manipulating posture implicitly through environmental constraints influences mood and risk-taking behaviour », souligne au final un point intrigant pour les lecteurs français comme pour les Canadiens : notre bureau ne se contente pas d’accueillir notre ordinateur, il dialogue aussi, silencieusement, avec notre cerveau et nos choix.

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