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Sur l’île aux lapins du Japon, les sangliers se sont mis à chasser : ce n’est pas le climat qui a tout déréglé, mais les touristes

Sur l'île aux lapins du Japon, les sangliers se sont mis à chasser : ce n'est pas le climat qui a tout déréglé, mais les touristes

Sur l’île d’Okunoshima, au Japon, un étrange déséquilibre s’installe : les fameux lapins attirent les foules… et désormais, les sangliers.

Sur cette petite île touristique de la mer intérieure de Seto, les visiteurs viennent caresser et nourrir des centaines de lapins en liberté. Mais, comme le rapporte le média scientifique anglophone qui détaille une étude publiée dans le Journal of Ecotourism, cette attraction japonaise vire au casse-tête écologique : la suralimentation des animaux a transformé tout l’écosystème, jusqu’à pousser des sangliers à chasser les lapins.

Une île « paradis des lapins » au passé toxique

Okunoshima n’a pas toujours été une carte postale remplie de boules de poils. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’île a servi de centre d’essais pour des armes chimiques. Des lapins y ont été introduits, certains utilisés comme animaux de laboratoire. Plus tard, lorsque le site s’est reconverti en parc, les lapins restants se sont multipliés.

Aujourd’hui, l’île s’est fait un nom sur les réseaux sociaux comme « paradis des lapins ». Des vidéos montrent des touristes entourés d’animaux qui accourent dès qu’un sac de nourriture apparaît. Cette image séduisante masque une réalité beaucoup moins idyllique.

La population de lapins dépasse largement ce que l’île peut nourrir naturellement, créant une dépendance totale aux apports des touristes.

Les chercheurs cités par l’étude ont calculé la capacité de l’écosystème local. Avec sa végétation naturelle, Okunoshima pourrait fournir environ 3,4 tonnes de matière végétale sèche par an, suffisant pour seulement 175 à 287 lapins. Or la fréquentation touristique a fait exploser la quantité de nourriture.

  • 2013 : environ 8,3 tonnes de nourriture apportées par les visiteurs ;
  • 2017 (pic touristique) : environ 27 tonnes de nourriture, pour 360 000 visiteurs.

Sans ces sacs de granulés et de légumes, la population actuelle de lapins ne tiendrait pas. Lorsque la fréquentation baisse, les lapins manquent de nourriture et certains se rabattent sur des plantes toxiques.

Quand les touristes nourrissent… aussi les sangliers

Un autre acteur s’est discrètement invité dans cette scène : le sanglier. L’espèce vit naturellement au Japon et quelques individus ont gagné l’île. Sur place, les chercheurs les ont vus profiter directement de la manne touristique.

Les sangliers mangent la nourriture déposée pour les lapins, boivent dans leurs gamelles et occupent progressivement les mêmes zones. Les visiteurs pensent nourrir les « mascottes » de l’île, mais en réalité, tout un cortège d’animaux en profite.

En voulant gâter les lapins, les touristes transforment l’île en buffet à volonté pour les sangliers.

Les scientifiques décrivent des interactions de plus en plus rapprochées entre humains, lapins et sangliers. Les horaires des ferries, par exemple, deviennent des repères : avant de repartir, les touristes vident parfois leurs restes de nourriture au même endroit. Les sangliers apprennent vite à s’y présenter au bon moment.

Du charognage à la chasse : un comportement inédit

À l’état sauvage, le sanglier a un régime très varié. Il fouille le sol pour les racines, se nourrit de cultures, mange des fruits, des vers, et ne dédaigne pas les cadavres d’animaux. Des analyses menées en Europe avaient déjà trouvé de l’ADN de lapin dans son alimentation, interprété comme du charognage ou la consommation de jeunes animaux vulnérables.

Sur Okunoshima, les chercheurs, menés par le professeur Shingo Kaneko de l’université de Fukushima, avancent un scénario différent. Deux épisodes, dont un observé en détail en 2024, montrent que des sangliers ont activement pris des lapins vivants pour proie.

« Quand nous avons entendu pour la première fois qu’un sanglier sauvage avait capturé un lapin vivant, nous avons été surpris », explique Shingo Kaneko dans l’étude. Il rappelle que le sanglier passe plutôt pour un opportuniste que pour un véritable prédateur de proies rapides.

Les scientifiques proposent une séquence d’apprentissage possible :

  • Les sangliers découvrent les granulés et légumes laissés pour les lapins, et apprennent où la nourriture apparaît régulièrement.
  • Ils tombent ensuite sur des cadavres de lapins, abondants dans une population très dense où la mortalité juvénile reste élevée.
  • Sur l’île, d’autres charognards habituels du Japon manquent, réduisant la concurrence pour ces carcasses.
  • Peu à peu, les sangliers passent du charognage à la capture directe de lapins vivants, dont la présence est permanente et prévisible.
  • La densité artificielle de lapins crée un « garde-manger » permanent qui peut encourager des sangliers à chasser, un comportement rarement observé.

    Les auteurs restent prudents : ils n’ont décrit que deux épisodes documentés, dont un en 2017 vu par des touristes. La fréquence réelle de ces attaques reste inconnue. Mais ces cas suffisent à montrer que les interactions provoquées par le tourisme peuvent modifier profondément le comportement d’une espèce opportuniste.

    Le vrai problème : un écosystème sous perfusion humaine

    Pour les chercheurs, le sanglier ne représente qu’un symptôme. Le cœur du problème tient à la gestion des lapins et à la façon dont les visiteurs les nourrissent.

    La population de lapins, non endémique, se maintient grâce à un apport massif de nourriture extérieure. Cette dépendance :

    • dévore la végétation locale, déjà insuffisante ;
    • affaiblit les animaux lorsqu’il y a moins de touristes ;
    • génère des carcasses accessibles à d’autres espèces ;
    • attire et entretient la présence de sangliers.

    Retirer seulement les sangliers agressifs ne réglerait pas le déséquilibre écologique. L’île, surnommée « Rabbit Island », n’est pas un paradis naturel qui fonctionnerait seul. Les auteurs de l’étude parlent clairement d’un « écosystème soutenu par l’homme ».

    Sans encadrement, le nourrissage touristique transforme l’île en système artificiel fragile, où les animaux dépendent entièrement de comportements humains imprévisibles.

    Quelles pistes pour rééquilibrer Okunoshima ?

    Les chercheurs appellent à une gestion globale. Ils recommandent :

    • un suivi régulier des lapins, de la végétation, des carcasses et des autres animaux comme les sangliers ;
    • des règles claires sur la quantité de nourriture autorisée par visiteur ;
    • des zones précises où le nourrissage serait permis ou interdit ;
    • la définition d’un responsable pour les animaux malades ou blessés (services vétérinaires, gestionnaire du parc, etc.).

    Deux grandes options se dessinent pour les autorités japonaises :

    • gérer les lapins comme des animaux quasi domestiques, avec nourrissage contrôlé et soins vétérinaires organisés ;
    • les considérer comme de la faune sauvage, avec interdiction ou forte limitation du nourrissage, au risque de réduire nettement leur nombre.

    Chaque scénario implique un choix éthique et touristique. Maintenir d’innombrables lapins apprivoisés amuse les visiteurs, mais aggrave la pression sur l’écosystème et attire des sangliers. Une gestion plus stricte pourrait améliorer la santé des milieux naturels, au prix d’une image moins « mignonne » pour les réseaux sociaux.

    En France, quelles règles pour nourrir les animaux sauvages ?

    Pour un lecteur français, la situation d’Okunoshima fait écho à d’autres dérives liées au nourrissage de la faune. En France, les autorités déconseillent fortement de nourrir les animaux sauvages, que ce soit en forêt, à la montagne ou sur le littoral.

    Les principes mis en avant par les gestionnaires d’espaces naturels, comme l’Office français de la biodiversité ou les parcs nationaux, rappellent plusieurs risques bien documentés :

    • les animaux s’habituent à l’homme et perdent leur méfiance naturelle ;
    • ils modifient leurs déplacements pour suivre les sources de nourriture artificielle ;
    • les régimes alimentaires se déséquilibrent, avec des problèmes de santé ;
    • les concentrations d’animaux favorisent les maladies et les conflits entre espèces.

    Dans certains espaces protégés français, le nourrissage de la faune sauvage est interdit par règlement, au même titre que le dérangement d’animaux ou la collecte de plantes. Cette interdiction vise moins à sanctionner les intentions des visiteurs qu’à préserver le fonctionnement des écosystèmes.

    Le cas japonais illustre de manière spectaculaire ce que ces règles cherchent à éviter : un système où touristes, animaux et prédateurs se retrouvent piégés dans une dépendance artificielle.

    Un laboratoire grandeur nature des effets du tourisme

    Pour les écologues, Okunoshima devient un exemple frappant des impacts indirects du tourisme animalier. L’île montre comment une activité en apparence inoffensive – donner quelques granulés à un lapin – peut, à grande échelle :

    • gonfler une population au-delà de ce que permet le milieu ;
    • déclencher des comportements inhabituels chez d’autres espèces ;
    • fragiliser l’ensemble de l’écosystème.

    Le terme d’« écotourisme » ne garantit pas un impact faible. Sans encadrement précis, les meilleures intentions nourrissent parfois les déséquilibres. Les travaux de Shingo Kaneko et de son équipe invitent à revoir la manière dont sont gérés les sites où la faune attire les foules, au Japon comme ailleurs.

    Pour les visiteurs, une leçon simple se dégage : observer un animal sauvage laisse souvent moins de traces que le nourrir. Sur une petite île japonaise peuplée de lapins, cette nuance se traduit, très concrètement, par l’arrivée de sangliers devenus chasseurs.

    Questions fréquentes

    Pourquoi les sangliers chassent-ils les lapins à Okunoshima ?

    Les sangliers ont appris à profiter de la nourriture massive apportée par les touristes, puis à consommer les cadavres de lapins abondants dans cette population très dense. Peu à peu, ils ont progressé du charognage à la capture active de lapins vivants, une proie désormais prévisible et permanente.

    Combien de lapins Okunoshima peut-elle réellement nourrir naturellement ?

    Avec sa végétation naturelle, l'île pourrait fournir environ 3,4 tonnes de matière végétale sèche par an, suffisant pour seulement 175 à 287 lapins. Or, la population actuelle dépasse largement cette capacité.

    Pourquoi simplement retirer les sangliers ne résoudrait pas le problème ?

    Les sangliers ne représentent que le symptôme d'un déséquilibre plus large. Le vrai problème est que l'écosystème entier dépend d'apports massifs de nourriture extérieure, ce qui affaiblit les lapins, crée des carcasses et attire d'autres espèces.

    Quel passé l'île d'Okunoshima cache-t-elle ?

    Pendant la Seconde Guerre mondiale, Okunoshima a servi de centre d'essais pour des armes chimiques. Les lapins y ont été introduits, certains comme animaux de laboratoire. Plus tard, le site s'est reconverti en parc et les lapins se sont multipliés.

    Quelles solutions les chercheurs proposent-ils ?

    Ils recommandent un suivi régulier des populations, des règles claires sur la quantité de nourriture par visiteur, des zones définies pour le nourrissage, et un responsable pour les animaux malades. À plus long terme, il faut choisir entre gérer les lapins comme animaux domestiques ou les traiter comme faune sauvage.

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