Aux États-Unis, une psychothérapeute familiale détaille à des parents boomers déboussolés les raisons du recul pris par leurs enfants adultes.
Dans une série de vidéos devenues virales sur TikTok, la thérapeute américaine Mary Beth Somich, spécialisée en thérapie familiale, raconte comment elle aide des parents de la génération du baby-boom à comprendre pourquoi leurs enfants, souvent millennials, ont mis de la distance ou posé des limites, rapporte le média en ligne américain qui relaie ses propos. Son objectif : transformer l’incompréhension et les tensions en dialogue plus apaisé.
Une relation parent-enfant qui change avec l’âge
Mary Beth Somich exerce comme thérapeute familiale aux États-Unis. Elle reçoit de nombreux parents boomers, nés entre le milieu des années 1940 et le milieu des années 1960, qui ne reconnaissent plus la relation avec leurs enfants adultes. Certains se plaignent d’appels plus rares, d’invitations moins fréquentes, voire de coupures de contact.
Dans l’une de ses vidéos, elle explique comment elle pose le cadre de ces échanges en rappelant un principe clé : le parent garde une responsabilité particulière, même lorsque l’enfant est devenu adulte.
« Les parents portent un niveau de responsabilité différent dans la relation, même lorsque leurs enfants sont adultes », explique-t‑elle à ses patients.
Elle détaille sa logique : pendant l’enfance, les parents détiennent le pouvoir, l’autorité et une grande partie de l’influence sur la dynamique familiale. Ils ont façonné l’atmosphère du foyer, les règles, la manière de gérer les émotions et les conflits. Cette asymétrie initiale marque durablement la relation.
À l’âge adulte, la relation devient plus équilibrée, mais, selon elle, l’histoire commune ne disparaît pas. Les blessures non verbalisées, les malentendus répétés ou les sujets jamais abordés peuvent rester en toile de fond et ressurgir lorsque l’enfant prend son indépendance.
Pas une chasse aux coupables, mais une invitation à la responsabilité
Mary Beth Somich insiste sur un point qui revient souvent dans ses consultations : il ne s’agit pas de faire porter toute la faute aux parents. Elle se montre très explicite dans ses vidéos.
« Cela ne signifie pas que les parents ont toujours tort ou qu’ils sont seuls responsables des conflits », rappelle-t‑elle.
Elle invite plutôt ses patients à regarder la situation sous l’angle de la responsabilité relationnelle. Quand il y a de la distance, des blessures ou une incompréhension persistante, elle estime que l’initiative de la réparation revient plus facilement à la personne qui, historiquement, a détenu le plus de pouvoir dans la relation : le parent.
Pour elle, assumer ce rôle ne veut pas dire tout accepter ou se dévaloriser, mais accepter d’ouvrir le dialogue, de poser des questions, de tolérer l’inconfort d’un point de vue différent.
Selon la thérapeute, « la volonté d’initier la réparation, de faire preuve de curiosité et de tendre vers la connexion revient souvent à la personne qui a porté la plus grande responsabilité depuis le début ».
Quand les millennials parlent thérapie, limites et traumatismes
Un autre volet central de son discours concerne l’écart culturel entre générations. Mary Beth Somich observe que de nombreux enfants adultes de parents boomers se sont engagés dans un travail sur eux-mêmes : thérapie, lectures sur la santé mentale, podcasts, contenus spécialisés sur les réseaux sociaux.
Elle décrit des parents qui ont été éduqués dans un contexte où les émotions étaient peu verbalisées et où l’on valorisait la discrétion sur les sujets familiaux sensibles. Face à eux, leurs enfants adultes utilisent un vocabulaire nouveau : « limites », « attachement », « trauma », « sécurité émotionnelle », « schémas relationnels ».
« Leurs enfants peuvent être en thérapie, parler de limites, d’attachement, de traumatisme, de sécurité émotionnelle et de schémas relationnels d’une manière qui peut sembler déroutante, étrangère, voire critique », explique-t‑elle.
Pour certains parents, ces mots peuvent être ressentis comme des reproches ou comme le signe qu’on « remue le passé » inutilement. Mary Beth Somich les aide à y voir plutôt le signe que leurs enfants tentent de mettre du sens sur leur histoire et de construire des relations plus saines, y compris avec eux.
Reconnaître que le langage a changé
La thérapeute constate que nombre de ses patients boomers ont l’impression que leurs enfants « parlent une autre langue ». Non pas au sens littéral, mais parce que les concepts utilisés n’existaient pas ou peu dans leur propre éducation.
Elle les invite à prendre ce décalage au sérieux, sans se sentir immédiatement jugés. Entendre son enfant parler de « manque de sécurité émotionnelle » peut être déstabilisant, mais Mary Beth Somich les encourage à demander simplement : « Qu’est-ce que cela signifie pour toi ? ».
Accepter que certains mots soient nouveaux ou dérangeants.
Demander des précisions plutôt que se braquer.
Écouter l’expérience vécue, au-delà des termes techniques.
Se rappeler que l’intention n’était pas toujours visible pour l’enfant.
Comment débute la réparation du lien ?
Pour la thérapeute, la réparation d’une relation distendue commence rarement par un grand discours. Elle naît plutôt d’une posture différente du parent : moins défensive, plus curieuse.
« Ce que j’apprécie le plus, c’est quand les parents deviennent curieux au lieu d’être sur la défensive », explique Mary Beth Somich.
Elle décrit des consultations où les choses se débloquent lorsque le parent cesse de chercher à prouver qu’il a « bien fait » et s’autorise à écouter, même quand ce qu’il entend le blesse ou le surprend. Elle insiste : l’objectif n’est pas de savoir qui a raison, mais de comprendre comment chacun a vécu les mêmes événements.
Dans ses vidéos, elle résume ainsi cette étape :
« Parfois, la guérison commence lorsqu’un parent accepte de rechercher la compréhension plutôt que de l’exiger. D’écouter sans se défendre, de devenir curieux face à des points de vue inconfortables et de laisser la place à l’idée que l’expérience de leur enfant puisse être différente de leur intention. »
Selon elle, les enfants adultes n’attendent généralement pas des parents qu’ils soient parfaits ou qu’ils effacent tout le passé. Ils souhaitent surtout qu’ils fassent l’effort de reconnaître leur ressenti.
Elle résume : « Leurs enfants ne leur demandent pas forcément d’être parfaits. Ils leur demandent d’essayer de comprendre. »
La place de la thérapie dans ces familles américaines
Mary Beth Somich rappelle que beaucoup de parents boomers n’ont pas grandi dans une culture où la psychothérapie était répandue ou valorisée. Consulter un spécialiste pouvait être vu comme un aveu de faiblesse ou un sujet tabou.
Elle observe pourtant une évolution : certains de ses patients acceptent aujourd’hui de s’asseoir en face d’un thérapeute pour la première fois, parfois parce que leurs enfants le leur ont proposé, parfois parce qu’ils craignent de perdre tout contact.
« Alors que la thérapie ne faisait pas partie de la culture dans laquelle ils ont grandi, beaucoup sont prêts à faire un pas courageux et à l’essayer pour la première fois, car la relation compte davantage que d’avoir raison », confie-t‑elle.
Mary Beth Somich évoque des séances où parents et enfants adultes parviennent enfin à mettre des mots sur des années de malentendus. Ces moments restent marquants pour elle.
« Voir un parent dire : “Je ne comprends pas encore totalement, mais j’en ai envie” peut être le début d’une guérison pour tout un système familial », affirme-t‑elle.
Et en France, les mêmes tensions entre générations ?
En France aussi, de nombreux psychologues, psychiatres et thérapeutes familiaux décrivent des tensions entre parents issus de la génération du baby-boom et leurs enfants adultes. Le contexte diffère de celui des États-Unis, mais certaines dynamiques se ressemblent : une génération de parents marquée par une éducation souvent plus autoritaire, et des enfants qui accordent plus de place à la santé mentale et aux émotions.
Les professionnels français de la santé mentale, qu’ils exercent en cabinet libéral ou dans les centres médico-psychologiques publics, entendent régulièrement des récits d’éloignement volontaire : appels espacés, visites limitées, frontières plus claires autour des sujets jugés intrusifs.
Sans reprendre exactement les mêmes termes que Mary Beth Somich, ils soulignent des points comparables :
Génération boomer
Enfants adultes (souvent millennials)
Éducation marquée par la discrétion sur les émotions et les conflits familiaux.
Recherche de dialogue sur le ressenti, l’histoire familiale, les blessures passées.
Vision de la réussite centrée sur le travail stable et le sacrifice personnel.
Attention portée à l’équilibre vie pro/vie perso et à la santé mentale.
Tendance à voir la thérapie comme exceptionnelle ou stigmatisante.
Consultations psychologiques plus fréquentes, recours normalisé aux spécialistes.
En France, comme aux États-Unis, la thérapie familiale peut servir de cadre pour aborder ces décalages. Les dispositifs varient (pratiques en cabinet privé, structures hospitalières, associations, institutions médico-sociales), mais l’enjeu reste le même : créer un espace où chacun peut dire ce qu’il a vécu, sans que l’un prenne toute la culpabilité.
Des pistes concrètes pour des parents qui se sentent mis à distance
Le témoignage de Mary Beth Somich fournit des repères à tout parent qui se demande pourquoi son enfant adulte s’éloigne. Sans prétendre donner une recette universelle, ses propos invitent à quelques gestes concrets :
Accepter la possibilité que l’enfant ait vécu différemment ce que le parent pensait bien faire.
Ouvrir un échange en posant des questions ouvertes, sans se justifier immédiatement.
Reconnaître, quand c’est le cas, qu’une phrase, un geste ou une habitude ont pu blesser.
Proposer une aide à la réparation : changer une manière de communiquer, respecter une limite, ajuster une attente.
Envisager, si tous sont d’accord, un accompagnement par un professionnel de la santé mentale.
Ce type de démarche peut être déroutant pour des parents qui ont grandi avec l’idée qu’« on lave son linge sale en famille » et que les difficultés se gèrent sans tiers extérieur. Pourtant, pour certains, quelques séances de thérapie familiale permettent au moins de décrypter ce qui se joue, même si tout ne se règle pas.
Comprendre les mots de la nouvelle génération
Les termes employés par les enfants adultes reviennent souvent au cœur des malentendus. Le mot « limites », par exemple, renvoie au fait de dire ce qui est acceptable ou non dans une relation : horaires d’appels, remarques sur le couple, éducation des petits-enfants, commentaires sur le physique ou la carrière.
Parler de « traumatisme » ne signifie pas toujours que le parent est accusé de maltraitance grave. Pour beaucoup de jeunes adultes, ce mot désigne des événements qui ont laissé une trace durable : moqueries répétées, climat de tension, non-dits autour de séparations ou de maladies, violences verbales.
Enfin, la notion de « sécurité émotionnelle » renvoie à la sensation de pouvoir s’exprimer sans se faire ridiculiser ou minimiser. Pour un parent, entendre cela peut être douloureux, mais Mary Beth Somich invite à y voir une opportunité : si l’enfant ose l’exprimer, c’est qu’il croit encore possible une amélioration de la relation.
Pourquoi les enfants adultes prennent-ils de la distance avec leurs parents boomers ?
Selon Mary Beth Somich, les blessures non verbalisées, les malentendus répétés ou les sujets jamais abordés pendant l'enfance peuvent ressurgir lorsque l'enfant prend son indépendance, car le parent a façonné l'atmosphère familiale et les règles émotionnelles.
La thérapeute attribue-t-elle toute la faute aux parents ?
Non, Mary Beth Somich insiste sur le fait que « cela ne signifie pas que les parents ont toujours tort ou qu'ils sont seuls responsables des conflits ». Elle invite plutôt à regarder la responsabilité relationnelle, sachant que c'est au parent, qui a détenu plus de pouvoir historiquement, de prendre l'initiative de la réparation.
Pourquoi les enfants millennials parlent-ils d'une « autre langue » avec leurs parents ?
Les enfants adultes utilisent des concepts comme « limites », « attachement », « trauma » et « sécurité émotionnelle » qui n'existaient pas ou peu dans l'éducation de leurs parents boomers, créant un décalage dans le vocabulaire émotionnel.
Comment un parent peut-il amorcer la réparation du lien ?
La réparation commence quand le parent abandonne sa posture défensive pour devenir curieux, écoute sans se défendre, pose des questions pour comprendre l'expérience vécue de son enfant, et reconnaît son ressenti, même s'il diffère de l'intention parentale.
La thérapie était-elle valorisée chez les parents boomers ?
Non, beaucoup de parents boomers n'ont pas grandi dans une culture où la psychothérapie était répandue, et consulter un spécialiste pouvait être perçu comme un aveu de faiblesse ou un sujet tabou.