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Des caméras piégées filment des pumas en train de pêcher des saumons en Patagonie : ce ne sont pas les seuls animaux à en profiter

Des caméras piégées filment des pumas en train de pêcher des saumons en Patagonie : ce ne sont pas les seuls animaux à en profiter

En Patagonie argentine, l’arrivée massive d’un saumon venu du Pacifique bouleverse la chaîne alimentaire, jusqu’à attirer les grands félins.

Dans le sud de l’Argentine, des scientifiques du Centre national patagonique (CENPAT), relayés par le média en ligne Infobae, décrivent une scène que personne n’avait encore documentée sur le continent : des pumas capturant des saumons vivants dans les rivières. Un comportement inédit qui révèle comment l’invasion du saumon Chinook redistribue en profondeur les ressources et les rôles des prédateurs en Patagonie.

Une espèce invasive qui injecte des tonnes de nourriture dans les rivières

Le saumon Chinook (nom scientifique Oncorhynchus tshawytscha) a commencé à envahir les rivières patagoniennes il y a environ 45 ans. Originaire de l’hémisphère nord, ce poisson impressionnant peut dépasser 1,5 mètre de long pour un poids compris entre 5 et 60 kilos.

Son cycle de vie joue un rôle clé dans le phénomène observé aujourd’hui. Le Chinook est dit « semelpare » : il ne se reproduit qu’une seule fois, puis meurt juste après le frai. À grande échelle, ce fonctionnement biologique provoque un afflux massif de matière organique dans les cours d’eau.

Les travaux menés par l’équipe de Javier Ciancio, chercheur au Centre pour l’étude des systèmes marins (CESIMAR-CONICET), montrent qu’après la reproduction, la présence du Chinook peut générer jusqu’à 20 tonnes de carcasses de saumons dans des tronçons relativement courts de rivières de Santa Cruz, en Patagonie argentine.

Jusqu’à 20 tonnes de carcasses de saumons Chinook peuvent s’accumuler sur certains secteurs de rivières patagoniennes, offrant un banquet inédit à toute une faune de charognards.

Ce « surplus » de biomasse fournit une source de nourriture nouvelle et abondante à de nombreux charognards : condors, renards, zorrinos (moufettes locales), caracaras, caranchos, aigles mora et chimangos tirent profit de cette manne. En se nourrissant des cadavres et en les déplaçant, ces animaux transportent aussi les nutriments marins vers la steppe, parfois loin des berges.

Des indices intrigants, puis la confirmation par un pêcheur

Les premiers signaux remontent à 2003. Les scientifiques commencent alors à remarquer de grands cadavres de saumons Chinook le long de la vallée du río Caterina, au sud de la Patagonie. Ce cours d’eau, proche du Champ de glace patagonique sud, est la première rivière à drainage atlantique envahie par cette espèce.

Certains restes sont retrouvés à plusieurs centaines de mètres du lit de la rivière. Pour Javier Ciancio, cela suggère l’intervention d’un grand vertébré capable de transporter des poissons encore vivants hors de l’eau avant qu’ils ne meurent naturellement.

Il faudra pourtant attendre près de vingt ans pour obtenir une observation claire. Ce n’est qu’en 2022 qu’un pêcheur signale un cadavre frais sur un site typiquement utilisé par les pumas pour consommer leurs proies, au bord du río. Peu après, ce même pêcheur affirme avoir aperçu des pumas en train de chasser des saumons. Les scientifiques tiennent alors la première observation directe de cette interaction entre deux grands prédateurs.

Les caméras piégées confirment la chasse aux saumons par les pumas

Pour passer de l’indice à la preuve, les équipes du CENPAT, avec le soutien notamment de la Fondation Anfibia, de la direction de la pêche de la province de Santa Cruz et d’APN (les parcs nationaux argentins), déploient des drones et des caméras piégées sur différents sites.

Ces dispositifs permettent de filmer, pour la première fois, des pumas en train de capturer des saumons Chinook vivants dans les rivières patagoniennes. Des images qui viennent documenter officiellement un comportement jusque-là seulement suspecté.

Le CENPAT décrit une interaction trophique totalement nouvelle : un félin terrestre qui se met à exploiter une ressource marine venue envahir les rivières du sud de l’Argentine.

Ce résultat est d’autant plus marquant que pumas et saumons coexistent déjà en Amérique du Nord. Pourtant, dans ces écosystèmes dominés par les ours, cette scène n’a pas été documentée. La présence des ursidés, prédateurs dominants sur les bancs de saumons, pourrait empêcher les pumas d’occuper ce « créneau » alimentaire.

Une prédation sans doute beaucoup plus répandue qu’on ne le croit

Le puma adopte un comportement discret et laisse très peu de restes sur les lieux où il consomme ses proies. Pour Javier Ciancio, cette nature « cryptique » rend la prédation sur les saumons difficile à détecter sur le terrain.

Il estime ainsi que cette relation puma–saumon pourrait déjà se produire massivement dans les centaines de rivières de la côte pacifique de la Patagonie où le Chinook est présent, sans que les scientifiques ne l’aient encore observée systématiquement.

Des analyses chimiques pour mesurer l’impact sur toute la chaîne alimentaire

Au-delà des images, les chercheurs cherchent à quantifier précisément ce que représentent les saumons dans l’alimentation des charognards et des prédateurs terrestres.

Pour y parvenir, l’équipe de Ciancio réalise des mesures de biomasse consommée et surtout des analyses d’isotopes stables à partir de tissus prélevés après le passage de chaque animal sur les carcasses. Ces « étiquettes chimiques » permettent de repérer la signature typique des nutriments marins et de la suivre d’un maillon à l’autre.

Grâce aux isotopes stables, les scientifiques remontent la trace des nutriments marins jusqu’aux plus hauts niveaux de la chaîne alimentaire terrestre.

Les résultats montrent que les apports venus de la mer, via les saumons qui remontent les rivières pour se reproduire puis mourir, irriguent à la fois les réseaux alimentaires aquatiques et terrestres. Condors, renards, pumas ou encore rapaces emmagasinent ainsi une part significative de leur énergie à partir de ces poissons pacifiques devenus invasifs.

Pumas et pingouins : une autre interaction inattendue en Patagonie

Le puma ne se limite pas aux saumons pour diversifier son menu. Le CENPAT rappelle qu’un autre travail récent a mis en lumière une adaptation étonnante : l’intégration des pingouins de Magellan à la diète des félins dans le parc national Monte León, sur la côte atlantique argentine.

Cette recherche, publiée dans la revue scientifique britannique Proceedings of the Royal Society, a été co-signée par Emiliano Donadio, directeur scientifique de l’ONG Rewilding Argentina. Interrogé par Infobae, il explique qu’il ne s’agit pas tant d’« une nouvelle stratégie » des pumas que d’« une nouvelle interaction, ou du moins une interaction inattendue ».

Selon lui, pendant des décennies, les pumas et d’autres prédateurs comme les renards ont été intensément pourchassés par l’homme. Cette pression a vidé les côtes d’une grande partie de leurs carnivores, ce qui a permis aux pingouins, qui nichent habituellement sur des îles, de s’installer sur le littoral continental et de former d’importantes colonies.

Avec la création du parc national Monte León et la fin progressive de la persécution, les pumas ont fait leur retour sur ces zones protégées. Ils se retrouvent face à une ressource abondante : des milliers de pingouins nichent sur la côte, offrant une source de nourriture nouvelle.

Les suivis de population menés entre 2004 (année de création du parc) et 2017 montrent toutefois que la colonie de pingouins est restée stable, voire a légèrement augmenté. Les niveaux actuels de prédation par les pumas semblent donc compatibles avec la dynamique de cette population d’oiseaux marins.

Pour Emiliano Donadio, cette configuration relie à nouveau la terre et la mer : les pingouins vont se nourrir en mer, sont parfois capturés à terre par les pumas, puis leurs restes se décomposent et fertilisent les sols. Une illustration concrète de la manière dont la restauration d’écosystèmes permet à des circulations de nutriments inattendues de se mettre en place.

Que signifie ce phénomène pour un lecteur en France ?

En France métropolitaine, aucun grand félin sauvage comme le puma ou le jaguar ne joue ce rôle de prédateur au sommet dans les écosystèmes fluviaux. Les cours d’eau abritent toutefois, comme en Patagonie, des espèces exotiques envahissantes qui modifient les équilibres écologiques.

Les autorités françaises, via l’Office français de la biodiversité (OFB) et les agences de l’eau, surveillent et gèrent par exemple la progression d’espèces comme le silure glane, certaines écrevisses invasives ou des poissons introduits pour la pêche de loisir. Ces espèces peuvent impacter la faune locale, les flux de nutriments ou les habitats, même si leur mode d’action n’a rien à voir avec l’afflux massif de carcasses décrit en Patagonie.

En France, la question des espèces invasives se pose aussi, mais avec d’autres acteurs, d’autres paysages et sans grand félin pour s’inviter au bord des rivières.

Les principes écologiques restent comparables : une espèce nouvellement arrivée, bénéficiant de conditions favorables, peut modifier les réseaux trophiques existants, favoriser certains charognards ou prédateurs, et déplacer les flux de nutriments. Les organismes français insistent sur la prévention des introductions et sur la restauration des milieux, comme en Patagonie où la protection de zones naturelles a permis le retour des pumas.

Un laboratoire à ciel ouvert pour comprendre les espèces invasives

Pour les chercheurs du CENPAT, la situation patagonienne illustre à quel point une espèce invasive peut provoquer des cascades d’effets, parfois inattendues, du fond des rivières jusqu’aux carnivores terrestres.

La conjonction de drones, de caméras piégées et d’analyses isotopiques ouvre un champ d’étude particulièrement précis : il devient possible de suivre les nutriments depuis l’océan jusqu’aux prédateurs terrestres, en passant par les poissons migrateurs, les charognards et les sols de la steppe.

  • Les saumons Chinook apportent une masse importante de matière organique dans les rivières.
  • Les charognards consomment et dispersent ces carcasses dans le paysage.
  • Les pumas ajoutent une nouvelle interaction en chassant les poissons vivants.
  • Les nutriments marins se retrouvent ainsi intégrés à la chaîne alimentaire terrestre.

Pour un lecteur français, ces travaux fournissent un exemple très concret de la manière dont la restauration d’écosystèmes (réduction de la persécution des prédateurs, création de parcs nationaux) peut faire réapparaître des relations naturelles parfois spectaculaires, même lorsqu’une espèce invasive est en cause.

Ce que recouvre la notion de chaîne trophique et de nutriments marins

La chaîne trophique, ou réseau trophique, désigne l’ensemble des relations alimentaires entre les êtres vivants d’un écosystème. Dans le cas décrit par Infobae et le CENPAT, les scientifiques observent une interconnexion inhabituelle entre réseau marin et réseau terrestre.

Les nutriments marins (azote, phosphore, carbone issus notamment du plancton et des petits poissons consommés par les saumons en mer) sont d’abord stockés dans le corps du saumon Chinook. Lorsque celui-ci remonte la rivière pour se reproduire, puis meurt, ces nutriments sont brusquement transférés dans les écosystèmes dulçaquicoles (d’eau douce) et terrestres.

En se nourrissant de ces carcasses, puis en se déplaçant, les charognards et les prédateurs comme les pumas transportent ces éléments dans leurs tissus, leurs excréments et leurs restes. Cette redistribution peut influencer la fertilité des sols, la croissance de certaines plantes et, en cascade, la présence d’autres espèces animales.

La Patagonie argentine devient ainsi un terrain d’étude privilégié pour comprendre, à grande échelle, comment une espèce introduite peut réorganiser les flux d’énergie et de matière, mais aussi ouvrir un accès inédit à de nouvelles ressources pour des prédateurs emblématiques comme le puma.

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