Aux États-Unis, un tableau acheté quelques dizaines de dollars dans un vide-grenier pourrait en réalité être une œuvre inédite de Vincent van Gogh.
Aux États-Unis, un collectionneur anonyme du Minnesota aurait mis la main, par hasard, sur un possible trésor : un tableau acheté moins de 50 dollars dans un garage sale et que des spécialistes attribuent désormais à Vincent van Gogh. L’affaire est détaillée par le magazine américain Smithsonian, qui retrace une expertise au long cours mêlant enquête scientifique, histoire de l’art et véritable polar autour d’un pêcheur au regard mélancolique.
Un tableau trouvé pour moins de 50 dollars dans un vide-grenier au Minnesota
L’histoire commence dans un simple vide-grenier, dans la région de Minneapolis, au Minnesota. Un chineur anonyme tombe sur un tableau à l’huile représentant un pêcheur barbu, près de la mer, occupé à réparer un filet tout en fumant la pipe. L’œuvre mesure environ 45 centimètres de haut, présente une matière épaisse, travaillée en relief, ce que les spécialistes appellent l’« impasto ». Intrigué par cette facture qu’il juge soignée, l’acheteur décide de l’emporter pour moins de 50 dollars.
Le tableau, signé « Elimar » dans l’angle inférieur droit, ne ressemble pas immédiatement à ce que le grand public associe à Vincent van Gogh : les couleurs sont moins éclatantes, la palette plus contenue. Mais la qualité d’exécution frappe ceux qui l’examinent de près. En 2019, le collectionneur revend discrètement la toile à une société de recherche en art, LMI Group International, pour un montant non communiqué.
C’est à partir de là que l’affaire change d’échelle. LMI Group lance une vaste enquête pour déterminer l’origine et l’auteur de ce mystérieux portrait de marin. Après plusieurs années de travaux, l’entreprise publie un rapport de 450 pages, concluant que le tableau, baptisé « Elimar », serait bien un Van Gogh oublié, peint en 1889.
Un tableau acheté pour moins de 50 dollars dans un garage sale pourrait valoir au moins 15 millions de dollars s’il est confirmé comme un van Gogh.
Les premiers soupçons : un « peintre habile » derrière la signature « Elimar »
Parmi ceux qui se penchent sur la toile figure l’historien de l’art Maxwell L. Anderson, directeur opérationnel de LMI Group. Lorsqu’il voit le tableau pour la première fois, il confie au Wall Street Journal avoir été immédiatement « frappé » par ce qu’il avait sous les yeux, tout en restant prudent. Il parle de « signes révélateurs d’un peintre habile en action », là où un simple amateur n’aurait pas atteint ce niveau de maîtrise.
Le portrait, tel qu’il est décrit, met en scène un homme à la barbe blanche, assis au bord de la mer, le regard baissé, absorbé par sa tâche. Ses joues sont rougies par le froid ou le grand air, son visage marqué de rides profondes, notamment des rides du sourire. La matière picturale est épaisse, les coups de pinceau affirmés. Dans la surface de peinture, un détail attire tout particulièrement l’attention : un cheveu, pris dans la couche pigmentée, comme figé dans le temps.
Ce mélange d’indices stylistiques et de curiosités matérielles pousse LMI Group à constituer une équipe mêlant historiens de l’art et scientifiques. Objectif : déterminer si l’on a affaire à une simple curiosité, à une imitation, ou à une œuvre authentique d’un grand maître.
Une expertise scientifique minutieuse pour remonter au XIXe siècle
Pour appuyer ou infirmer l’hypothèse Van Gogh, LMI Group fait appel à Jennifer Mass, présidente de la société Scientific Analysis of Fine Art. Sa mission : analyser les fibres de la toile et les pigments utilisés, des éléments clés pour dater et authentifier une œuvre.
Un pigment en particulier pose question : un rouge connu sous le nom de PR-50. Or, les chercheurs pensaient jusqu’ici que ce pigment n’avait été breveté qu’au début du XXe siècle, vers 1905, alors que Vincent van Gogh est mort en 1890 en France. Ce décalage temporel pouvait suffire à exclure l’artiste néerlandais.
Face à cette énigme, Jennifer Mass fait appel à un avocat spécialisé en brevets, Ben Appleton, pour fouiller les archives. Après un mois de recherches, son cabinet met la main sur un brevet de 1883 concernant précisément ce pigment PR-50. Ce résultat change la donne : la présence de ce rouge ne contredit plus une datation à la fin du XIXe siècle.
La découverte d’un brevet datant de 1883 pour le pigment PR-50 permet désormais de dater des œuvres contenant ce rouge dans les années 1880-1890.
Pour les restaurateurs et spécialistes de la conservation, cette trouvaille constitue elle-même une « découverte dans la découverte » : elle offre un nouvel outil de datation pour d’autres tableaux de la même époque, sans même parler du cas Elimar.
Un cheveu roux et une signature qui rappellent Van Gogh
Les analyses ne s’arrêtent pas là. Le cheveu coincé dans la peinture fait l’objet d’un examen génétique. Résultat : il provient d’une personne aux cheveux roux ou brun-roux. Une caractéristique qui correspond à ce que montrent les 35 autoportraits connus de Vincent van Gogh, où l’on distingue sa chevelure rousse.
Autre indice troublant, l’étude de la signature « Elimar » dans l’angle du tableau. Les chercheurs comparent la forme des lettres – notamment les E, M et A – avec des inscriptions présentes dans une nature morte peinte par Van Gogh en 1885, « Nature morte avec Bible », sur laquelle figure le nom de l’écrivain Émile Zola. LMI Group relève de fortes similitudes dans la façon de former les lettres, ce qui renforcerait l’attribution au peintre néerlandais.
Reste une question : pourquoi la mention « Elimar » et non « Vincent » ou « Vincent van Gogh », alors que le peintre signait parfois ainsi ? Selon le rapport de LMI Group, Elimar renvoie à un personnage d’un roman danois de 1848, « Les Deux Baronnes » de Hans Christian Andersen. L’écrivain était l’un des auteurs favoris de Van Gogh, qui lisait beaucoup et puisait régulièrement des références dans la littérature.
Un « tableau-traduction » peint à l’asile de Saint-Rémy ?
D’après le rapport, le tableau aurait été peint en 1889, année où Van Gogh séjourne dans un asile du sud de la France, à Saint-Rémy-de-Provence. À cette période, l’artiste réalise près de 150 tableaux, dont « La Nuit étoilée » et « Iris ». Il produit aussi ce qu’il appelle des « traductions » d’œuvres d’autres artistes, c’est-à-dire des interprétations personnelles, non des copies serviles.
Les chercheurs de LMI Group estiment que « Elimar » serait justement une traduction d’un portrait du pêcheur danois Niels Gaihede, réalisé par le peintre Michael Ancher. Ce modèle de vieux marin a également intéressé Paul Gauguin, proche de Van Gogh à certaines périodes. Un lien iconographique qui place le tableau dans un réseau de références très précis.
Pour l’historien de l’art William Havlicek, la comparaison avec le portrait du pêcheur Niels Gaihede par Michael Ancher a été le déclic confirmant leur hypothèse.
Maxwell L. Anderson va plus loin dans son interprétation : il voit dans Elimar une forme d’autoportrait spirituel. Pour lui, ce pêcheur marqué par la vie reflèterait la manière dont Van Gogh souhaitait être perçu, dans une dimension introspective, à travers un autre visage que le sien.
Une œuvre potentiellement à 15 millions, mais encore contestée
Si l’analyse interne de LMI Group aboutit à une attribution claire à Van Gogh, tout n’est pas joué pour autant. Le marché de l’art reste très prudent face aux annonces de « découverte » de chef-d’œuvre. Les experts rappellent qu’une attribution n’est définitive qu’une fois admise par un petit nombre de spécialistes internationaux reconnus.
LMI Group s’apprête ainsi à présenter officiellement Elimar à de grands spécialistes et marchands de Van Gogh. L’entreprise estime la valeur du tableau à au moins 15 millions de dollars, si l’authenticité est validée. Une somme qui contraste violemment avec le billet de 50 dollars posé un jour sur une table de garage sale dans la banlieue de Minneapolis.
Mais certains observateurs restent sceptiques. L’expert Richard Polsky, authentificateur d’art qui n’a pas participé au projet, rappelle au Wall Street Journal qu’il faut « tout verrouiller » et obtenir notamment l’avis d’un spécialiste du musée Van Gogh d’Amsterdam, référence mondiale sur le peintre.
Le musée Van Gogh a d’ailleurs déjà vu passer le tableau. Le propriétaire anonyme l’avait soumis à expertise en 2019. À l’époque, les spécialistes avaient conclu que l’œuvre n’était pas authentique. Pour l’instant, l’institution n’a pas réagi au nouveau rapport présenté par LMI Group.
Le mystère de la provenance : comment le tableau a-t-il fini en vide-grenier ?
Au-delà des questions d’analyse scientifique, une autre énigme passionne les professionnels : le parcours du tableau. Robert Snell, spécialiste des beaux-arts et co-propriétaire de la maison de ventes Revere Auctions à Saint Paul, interrogé par la chaîne locale KARE, se dit particulièrement intéressé par la provenance de l’œuvre.
Pour lui, comprendre comment un tableau potentiellement signé Van Gogh a pu terminer sur une table de garage sale dans la région de Minneapolis constitue « le mystère à 15 millions de dollars ». Retracer ce chemin impliquerait de retrouver anciens propriétaires, héritages, éventuelles ventes privées et passages de frontière. Or, la source ne fournit pas ces éléments : la trajectoire précise du tableau reste inconnue.
1889 : hypothétique création du tableau « Elimar » à l’asile de Saint-Rémy, en France.
Fin XIXe – XXe siècle : provenance et détenteurs successifs inconnus.
2019 : dépôt au musée Van Gogh, qui rejette l’attribution.
2019 : revente à LMI Group International.
2025 : publication du rapport d’authentification par LMI Group.
Sans chaîne de propriété clairement établie, il est plus difficile pour le marché et les institutions muséales d’accepter l’attribution. C’est l’un des points qui devront être éclaircis si Elimar veut réellement entrer, un jour, au catalogue des œuvres de Van Gogh.
Et en France, comment s’organise l’authentification des œuvres attribuées à Van Gogh ?
Pour un lecteur français, l’affaire Elimar rappelle la complexité de l’authentification des œuvres d’art, en particulier pour des artistes majeurs comme Van Gogh, dont la cote atteint des sommets. En France, le peintre néerlandais est principalement étudié et exposé au musée d’Orsay et à divers musées régionaux, mais l’expertise de référence reste concentrée au musée Van Gogh d’Amsterdam, qui gère un catalogue raisonné et dispose d’une équipe dédiée.
Lorsqu’un tableau potentiellement attribuable à Van Gogh surgit en France, plusieurs acteurs peuvent intervenir :
Acteur
Rôle dans l’authentification
Experts indépendants en histoire de l’art
Première analyse stylistique, étude des matériaux, avis pour les ventes et successions
Laboratoires de recherche (musées, CNRS, universités)
Analyses scientifiques des pigments, des supports, datations
Maisons de ventes aux enchères
Consultation d’experts, constitution de dossiers avant la mise en vente
Musée Van Gogh à Amsterdam
Référence internationale pour l’inscription d’une œuvre au corpus reconnu de Van Gogh
En France, comme ailleurs, une œuvre attribuée à un grand nom ne voit réellement sa valeur confirmée qu’une fois admise par la communauté scientifique. L’authentification n’est pas un acte purement administratif, mais un consensus construit entre spécialistes, souvent sur plusieurs années.
Pour un particulier français qui pense détenir un tableau important, le premier réflexe consiste généralement à consulter un expert en tableaux anciens ou modernes, voire un commissaire-priseur. Ceux-ci peuvent ensuite orienter vers des laboratoires d’analyse ou des institutions compétentes. L’exemple d’Elimar illustre à quel point la démarche peut être longue, coûteuse et incertaine.
Ce que cette affaire change pour les experts et les amateurs d’art
L’histoire du pêcheur Elimar ouvre plusieurs pistes de réflexion. D’abord, elle montre que des œuvres potentiellement majeures peuvent encore se cacher dans des greniers, des successions ou des ventes de quartier, y compris pour des artistes aussi étudiés que Van Gogh. Les découvertes restent rares, mais la multiplication des outils scientifiques offre aujourd’hui des moyens de contrôle plus fins qu’il y a quelques décennies.
Elle rappelle aussi que les pigments, les fibres de toile ou les éléments accidentels comme un cheveu peuvent devenir des indices déterminants. Le cas du PR-50 en est un exemple concret : une erreur ou une lacune dans la datation d’un pigment peut entraîner des conclusions hâtives, tant à charge qu’à décharge.
Enfin, cette affaire souligne le poids des institutions de référence. Tant que le musée Van Gogh n’aura pas réexaminé publiquement le dossier à la lumière des nouveaux éléments et pris position, Elimar restera dans une zone grise : œuvre plausible d’un grand maître pour certains, attribution trop fragile pour d’autres. Entre un billet de 50 dollars posé sur une table de vide-grenier et une étiquette à 15 millions dans un musée, il reste encore un long chemin d’expertises, de débats et de preuves à apporter.
Comment un tableau de Van Gogh s'est-il retrouvé dans un vide-grenier pour moins de 50 dollars ?
L'article ne précise pas comment le tableau a atterri dans ce garage sale du Minnesota, ni son historique avant cette vente. L'enquête de LMI Group s'est concentrée sur l'authentification et la datation de l'œuvre plutôt que sur sa trajectoire antérieure.
Pourquoi le tableau est-il signé « Elimar » et non du nom de Van Gogh ?
Selon le rapport de LMI Group, « Elimar » renvoie à un personnage d'un roman danois de 1848 intitulé « Les Deux Baronnes » de Hans Christian Andersen, un auteur parmi les favoris de Van Gogh qui puisait régulièrement ses références dans la littérature.
Quelle preuve scientifique appuie l'attribution à Van Gogh ?
L'analyse de pigments (notamment la découverte d'un brevet de 1883 pour le PR-50), l'examen génétique d'un cheveu retrouvé dans la peinture montrant des cheveux roux ou brun-roux, et l'étude comparée de la signature avec d'autres œuvres de Van Gogh constituent les principaux éléments scientifiques et stylistiques.
Le tableau est-il définitivement authentifié comme un Van Gogh ?
Le rapport de LMI Group conclut que le tableau serait une œuvre de Van Gogh, mais l'article n'indique pas si cette attribution a été officiellement confirmée par d'autres institutions ou musées majeurs spécialisés dans l'artiste.
Pourquoi Van Gogh aurait-il peint ce portrait en 1889 ?
Selon les chercheurs, il s'agirait d'une « traduction » personnelle d'un portrait du pêcheur danois Niels Gaihede peint par Michael Ancher, Van Gogh créant régulièrement ses propres interprétations d'œuvres d'autres artistes pendant son séjour à l'asile de Saint-Rémy-de-Provence.